vendredi 7 février 2020

MEILLEURE ACTRICE 1937


Le Général Yen passe en revue les meilleures actrices de 1937, une année marquée par la rivalité prononcée entre ses illustres favorites et celles de l'honorable Docteur...


La favorite du Général 

BARBARA STANWYCK pour Stella Dallas

Evidemment, je ne pouvais laisser passer l'occasion de sacrer Barbara Stanwyck, qui signe ici probablement sa performance la plus difficile et la plus brillante. Si ce film, un pur mélodrame, est loin du chef d'oeuvre, il a le mérite d'être entièrement entre les mains de son actrice principale, qui a tout loisir pour étinceler à l'écran en distinguant le spectateur d'une palette d'émotions marquée de son sceau. Et de la matière, elle en a à foison, car son héroïne, Stella, possède une vie plutôt mouvementée : la jeune "louve" aguicheuse du début accède à un rang social supérieur par son mariage, puis laisse la place à une femme mûre aux goûts vulgaires fréquemment humiliée par le mépris de ses pairs. Fidèle à son habituel jeu nuancé, Barbara n’accentue pas les traits de l'héroïne et évite ainsi la caricature, donnant surtout à Stella un aspect profondément humain, qui rend au personnage sa dignité durement éprouvée. Cet aspect est particulièrement visible dans la relation de Stella avec sa fille Laurel (interprétée par l'excellente Anne Shirley), source d'une alchimie touchante entre les deux actrices, évidemment l'un des points forts du film. Et le meilleur de l'actrice est bien sûr pour la fin, puisque toute la beauté du jeu d'émotions de Barbara est résumée par ce regard déchirant lors de la sublime scène finale.


Le tableau d'honneur

Elles l'ont courtisé, il ne les a pas élues. Mais le Général est magnanime, voyez plutôt :

JEAN ARTHUR pour Easy Living : Dans le meilleur rôle de sa carrière, Jean Arthur domine entièrement cette screwball comedy au rythme débridé, qui est sans aucun doute son sommet comique. Sa prestation regorge de moments cultes, avec en point d'orgue la scène du téléphone au réveil. Elle incarne à merveille son personnage-type habituel de "working girl" au grand cœur, comme souvent, mais avec ici le soutien d'un scénario qui lui permet de mettre pleinement en valeur ses capacités de comédienne.

CONSTANCE BENNETT pour Topper : Constance joue ici sa partition la plus célèbre, et l'une des plus réussies. En campant une femme libre, séductrice et volontaire, elle capte l’humour et par là-même toute l’âme du film (à nouveau une screwball). L'inénarrable jolie mondaine provoque de nombreuses petites perles comiques, comme la jalousie du personnage (fantôme !) de Cary Grant ou encore l’embarras du pataud et timide Topper. Qui plus est, elle joue de son charme à grand renfort de poses suggestives et de mines calculées, non sans rappeler le style Pré-Code.

KAY FRANCIS pour Confession : Kay Francis s'essaye au genre (mélo)dramatique, et le succès est total. D'une grande force émotionnelle, le jeu de l'actrice monte crescendo jusqu'à finir en apothéose, le dénouement étant envahi de sublimes regards d'une puissance tragique peu égalable. Elle fait alors ressentir une immense empathie pour son personnage, une chanteuse accusée de meurtre. Kay prouve ici qu'elle a le talent pour porter par elle-même un film au sujet sérieux, et son jeu n'est pas sans rappeler... Barbara Stanwyck dans Stella Dallas.

- GINGER ROGERS pour Stage Door : Si j'aime ici aussi beaucoup Katharine Hepburn, autrice d'une sublime scène dans le final, force est de reconnaître que Ginger domine les trois-quarts de cet excellent film qui met en scène de jeunes femmes voulant percer dans le monde du spectacle, leurs jalousies et entraides au sein d'une pension d'artistes. Si son talent comique pince-sans-rire fait beaucoup pour son charme, elle s'avère également touchante dans les moments dramatiques, et l'on s'attache à son personnage, qui doit se battre pour démarrer sa carrière et possède une repartie délicieuse, que ce soit face aux hommes qui la convoitent ou, encore mieux, face au personnage de Kate Hepburn, bien mieux "née" qu'elle. Leur alchimie est la clé de la réussite du film.


dimanche 19 janvier 2020

MEILLEURE ACTRICE 1949


Le Général Yen passe en revue les meilleures actrices de 1949, une année exigeante qui a demandé beaucoup de recherches pour trouver les perles rares. Mais le jeu en valait la chandelle.


La favorite du Général 

MADELEINE CARROLL pour The Fan

Dans le dernier film de sa carrière, Madeleine Carroll nous offre ce qui est certainement sa performance la plus éblouissante. Sans surprise, vous noterez que j'ai eu un gros coup de cœur pour son personnage, l'aventureuse Mrs Erlynne aux manières exquises et aux multiples facettes, dont l'ombre plane sur l'avenir du mariage de Mr et Mrs Windermere... L'actrice est excellente dans tous les registres, ce que son rôle lui permet grâce aux flashbacks, qu'elle soit une vieille dame énergique, une belle tentatrice piquante et joueuse, ou une femme protectrice et tendre. Le contraste entre ces deux derniers aspects, qui n'est pas sans rappeler le style d'une Greer Garson, est bonifié par le remarquable talent qu'à toujours eu Madeleine : la combinaison entre un jeu "froid" typique d'une blonde hitchockienne, qui renforce la dangerosité de "l'étrangère" aux intentions inconnues, et un jeu "chaud" empli d'émotion (ah cette voix, ce regard...), qui permet à son personnage de se livrer, d'abattre ses cartes, et de briser sa carapace. Ici, Madeleine n'a jamais été aussi charismatique et n'a rien perdu de son élégance et de sa distinction habituelles, ce qui permet à ma "Reine de cœur" de réaliser un très beau "chant du cygne".


Le tableau d'honneur

Elles l'ont courtisé, il ne les a pas élues. Mais le Général est magnanime, voyez plutôt :

SUSAN HAYWARD pour House of Strangers Véritable boule d’énergie, Susan se hisse dès sa première apparition au niveau d’un Richard Conte pourtant à son sommet dans le rôle principal. Elle fait de ce qui aurait pu être un second rôle un petit chef d’œuvre de performance, qui, sans être le maillon essentiel du film, l’enrichit grandement. Il faut bien dire que le charisme de la demoiselle est peut-être déjà à son apogée, tant sa classe physique, sa présence ferme et son caractère un peu mutin (les caractéristiques que j’aime chez elle) sont déployés à la perfection. L’alchimie avec Conte est indéniable et procure des moments savoureux, d’autant qu’elle étale face à lui toute sa sensualité pour le séduire.

PATRICIA NEAL pour The Fountainhead : Son charisme puissant mêlé d'une sensualité brute n'a probablement jamais été aussi fort que dans ce film, dans lequel Patricia Neal façonne avec Gary Cooper une relation atypique, pleine d'attraction sauvage. Certes typique de l'actrice, son jeu flamboyant est ici poussé dans ses extrémités, pour créer un personnage indomptable et rempli d'une arrogance qui rend ses apparitions hautement jouissives.

JENNIFER JONES pour Madame Bovary : Pour le moins époustouflante en héroïne tragique, Jennifer Jones réussit à composer une excellente interprétation d'Emma Bovary, qui sous ses traits devient délicieusement ambiguë : superficielle et agaçante mais également terriblement attachante. Si la nuance est portée par le jeu de l'actrice, elle est fortement soutenue par le propos du film, qui souhaite montrer la jeune fille "innocente" (car formatée par ses lectures de contes de fées) derrière la "Lilith" pécheresse. Et bien sûr, j'admire d'autant plus la performance de Jennifer Jones que l'histoire de Madame Bovary n'est absolument pas ma tasse de thé...

- ANN SOTHERN pour A Letter to Three Wives : La lutte pour la dernière place est rude dans mon esprit, mais je ne peux pas résister à l'idée d'avantager l'une de mes "actrices de second rang" préférées, Ann Sothern, qui devance donc Linda Darnell (A Letter to Three Wives) et Jeanne Crain (Pinky). Car dotée du rôle le plus ordinaire parmi les trois "épouses" (une femme de classe moyenne qui essaie tant bien que mal de concilier sa carrière et son époux), elle parvient à donner subtilité et profondeur à son personnage : elle suscite la sympathie dès le segment de Jeanne Crain par son aura protectrice ; elle est hilarante dans ses tâches de maîtresse de maison ; son alchimie avec Kirk Douglas est patente tant dans les moments d'affrontement que de complicité ; et bien sûr, elle gère à merveille le petit manège de son héroïne au cours du dîner avec  son horrible patronne et son mari, entre anxiété et espoir, complaisance et fierté, désarroi et ténacité, mais toujours en gardant la tête haute. Et puis voilà, je suis toujours aussi énamouré du style d'Ann Sothern, qui a su trouver un équilibre parfait entre attitudes élégantes, force de caractère et expressions comiques (sa fameuse moue !).


dimanche 5 janvier 2020

MEILLEURE ACTRICE 1938


Le Général Yen passe en revue les meilleures actrices de 1938, une année qui voit des légendes en devenir poser des jalons importants dans leur riche carrière, et permet à plusieurs de ses favorites de briller dans certains de leurs meilleurs rôles. 


La favorite du Général 

KATHARINE HEPBURN pour Holiday

En l'état actuel de mes connaissances, Holiday est le meilleur film de Katharine Hepburn. Et il va sans dire que sa propre interprétation n'y est pas pour rien. Elle incarne Linda, un personnage haut en couleur mais qui souffre d'être le "mouton noir" d'une famille aisée. Sans se départir de son habituel style théâtral, qui convient bien à l'atmosphère de ce film adapté d'une pièce, l'actrice brille par sa façon adorable d'exprimer l'intensité des émotions passionnées de Linda : de sa voix un peu nasillarde, elle lance au spectateur toute sa fragilité, son mal-être, son désir d’altérité. De plus, l'immense potentiel comique du personnage est exploité de sorte à en faire ressortir tout le charme, sans parler de son inévitable entente avec Cary Grant, encore une fois une réussite qui porte le film du début à la fin.


Le tableau d'honneur

Elles l'ont courtisé, il ne les a pas élues. Mais le Général est magnanime, voyez plutôt :

MYRNA LOY pour Test Pilot : Dans la performance la plus charismatique de sa carrière, Myrna marque le film de son empreinte au rythme caractéristique de sa jolie voix éraillée, naviguant avec aise entre les styles bien virils des deux protagonistes masculins (Clark Gable et Spencer Tracy). Elle déploie des trésors d’émotivité avec un tel naturel que l’on ne peut que ressentir les doutes et les craintes des épouses de ces aviateurs trompe-la-mort auxquels le film rend un bel hommage.

CONSTANCE BENNETT pour Merrily We Live : Dans cette screwball comedy proche de My Man Godfrey, Constance joue l'une de ses meilleures partitions en femme mondaine qui affronte l'irruption dans sa famille d'un clochard moins rustre qu'il n'y parait. Sa classe comique d'une grande finesse tient du Marlene Dietrich et du Carole Lombard tout à la fois, tandis que son alchimie pétillante avec Brian Aherne contribue à faire de la relation entre les deux protagonistes un marivaudage très réussi.

MARGARET SULLAVAN pour Three Comrades : Ce film au scénario tout simple est sublimé par le jeu de son actrice principale. Margaret scintille à l’écran au milieu des trois protagonistes masculins, avec qui elle noue des liens complices aussi forts que différents. Son charme discret mais profond déferle, et l’on comprend mieux pourquoi chacun de ces fiers gaillards, soldats vétérans, fondent en sa présence. Physiquement, elle parait fragile, et pourtant : elle dégage un charisme splendide et chaque mot qu’elle prononce de sa voix légèrement enrouée ne fait que le confirmer.

- BETTE DAVIS pour Jezebel : Cette première collaboration avec William Wyler marque vraiment un tournant dans la carrière de l'actrice, et ce n'est pas un hasard si c'est surtout dans ses films qu'elle me plaît réellement. Bette déploie ici toute son aura pour séduire son public avec un personnage de "Southern Belle" pourtant assez antipathique, et pour bâtir une romance tempétueuse, donc captivante, avec Henry Fonda. Sa performance s'essouffle cependant sur la fin du film, qui se concentre moins sur la personnalité de Julie et plus sur des événements sur lesquels elle n’a pas de prise.


lundi 11 mars 2019

PETITES PERLES FRANÇAISES (4) : LES FILMS


Au terme d’une traversée transatlantique sans accroc, le Général Yen passe en revue le meilleur de ses découvertes en matière de cinéma classique français, des années 1930 aux années 1950 (Partie 4 sur 4).

Acte Quatrième : les films

Cette liste a été la plus longue à venir. Et pour cause, après quelques découvertes majeures, j'ai bouleversé mon classement et mon top 5 est devenu un top 10. Au vu des paragraphes ci-dessous, un lecteur avisé imaginera assez facilement quelles modifications pourraient impacter à l'avenir mes trois précédents articles sur le sujet. Il est possible que je republie des listes actualisées, mais pas avant quelques mois, histoire de me laisser le temps de transformer mon "caveau" en caverne...

N°1 : Le quai des brumes (1938), de Marcel Carné
Ce n°1 n'est pas aussi évident qu'il pourrait l'être, et la lutte entre les quatre premiers de ce classement est encore serrée dans mon esprit à l'heure où j'écris. Cependant, la quasi perfection de ce qu'il faut bien appeler un chef d'oeuvre lui permet de se placer fièrement au sommet : plus illustre film de mon genre favori du cinéma français, le réalisme poétique, ce Monument se distingue par son intrigue puissante et pessimiste, la beauté de son ambiance portuaire et de ses terrains vagues, et, surtout, par l'espoir (vain, mais sublime) incarné par le couple légendaire Michèle Morgan / Jean Gabin. Et d'ailleurs, je suis toujours autant jaloux de ce dernier.

N°2 : Panique (1946), de Julien Duvivier
Ce film noir d'une portée morale tragique fabuleuse, articulé autour du thème des méfaits de la rumeur populaire, est porté par un Michel Simon mystérieux et ambigu à souhait, et surtout par une Viviane Romance en femme fatale irrésistible et, surprise, pleine d'empathie. Admirablement bien construit, le film possède une ambiance de petit quartier et de fête foraine qui lui donne une grande beauté. Pour une analyse plus en détail, vous pouvez lire ma critique parue il y a peu sur le blog.

N°3 : Remorques (1941), de Jean Grémillon
Si elle n'est pas dénuée de quelques longueurs, cette pépite remplie de mélancolie est le modèle du "film à atmosphère" dont j'aime faire l'éloge sur ce blog. Les sentiments des personnages sont matérialisés à l'écran, les vagues et le vent reflètent leur tempérament ou la contrariété de leurs destins. Le trio "maudit" composé par le marin héroïque Jean Gabin, l'amante magnétique Michèle Morgan (voir ici à propos de son personnage) et l'épouse courageuse Madeleine Renaud est remarquable.

N°4 : Pépé le Moko (1937), de Julien Duvivier
La "couleur locale" dégagée par le second film de Duvivier à apparaître dans mon classement n'est pas étrangère à sa place ici : l'exotisme de la casbah d'Alger, de ses vieilles ruelles, le duel mythique entre la police et la pègre... Et des portraits d'hommes et de femmes qui semblent pris sur le vif, à commencer par "Pépé" lui-même, un parrain plus grand que nature campé par l'inévitable Gabin ; Slimane l'inspecteur ambigu ; sans oublier les femmes, entre l'exotique Ines et la mondaine Gaby (Mireille Balin). Il ressort de tout cela un fatalisme et une nostalgie qui ne peuvent laisser indifférents ceux d'entre-vous qui ont l'âme poétesse.

N°5 : Quai des Orfèvres (1947), d'Henri-Georges Clouzot
Un grand film noir à la française, tant par son intrigue que par sa réalisation. Peinture sociale fataliste de l'univers du music-hall, où le crime frappe à l'improviste, il bénéficie d'une riche galerie de personnages aux relations complexes, parmi lesquels on remarque forcément la gouailleuse Suzy Delair chanteuse de cabaret, dans l'un de ses meilleurs rôles, Bernard Blier, son mari jaloux, Louis Jouvet bien-sûr, en inspecteur sévère, ou encore la très attachante Simone Renant.

N°6 : Le Corbeau (1943), d'Henri-Georges Clouzot
Film brillant, ce huis-clos baigne dans l'atmosphère pesante d'un petit village rongé par la rumeur et le soupçon. Outre le fait qu'il se déroule et a été tourné pendant l'Occupation, sa dimension mythique tient en ce qu'il dépeint les mille et une nuances de gris, et bien souvent tirant vers le noir, du caractère de l'Homme :  tous les personnages du film ont quelque chose à se reprocher, ce qui maintient un suspense implacable, magnifié par la performance d'un Pierre Fresnay au sommet dans le rôle d'un instituteur mis sous pression par la rumeur.

N°7 : Pattes blanches (1949), de Jean Grémillon
Le thème a beau être classique, sa prise en main par Grémillon en fait une splendide fresque tragique. Ici, il est question de l'arrivée d'une femme fatale dans le quotidien de villageois bretons. Le cinéaste tourne ce scénario au sublime en accentuant les contrastes : entre la beauté féminine aguicheuse de Suzy Delair et la virilité fruste des hommes du village, ou entre les attraits du marchand aisé mais peu cultivé et ceux de l'aristocrate désargenté. La dimension lyrique du film est en outre soulignée par les inspirations presque fantastiques de certaines scènes.

N°8 : Hôtel du Nord (1938), de Marcel Carné
La grande réussite de ce film est la constitution par Carné d'une ambiance pittoresque et populaire autour d'un petit hôtel parisien, portée par des dialogues absolument brillants. Attention : si Arletty a été immortalisée par son rôle dans ce film, elle n'est en réalité que très secondaire dans l'intrigue. Elle appartient d'ailleurs à toute une panoplie de personnages également hauts en couleur et qui gravitent autour des protagonistes Annabella (qui est envoûtante), Jean-Pierre Aumont (un peu terne, mais central) et Louis Jouvet (mystérieux, charismatique, et même romantique !).

N°9 : La Main du Diable (1943), de Maurice Tourneur
Ce "mythe de Faust" revisité est un pur bonheur pour les amateurs du genre : le suspense est excellemment introduit et monte au fur et à mesure de l'intrigue, la mise en scène est remarquable, passant de la comédie au drame sans écueil, et la photographie expressionniste de certaines scènes laisse sans voix. Et que dire de la performance majuscule de Pierre Fresnay en homme maudit par un choix funeste, mais aussi des apparitions jouissives du Diable sous la forme d'un petit bourgeois à chapeau, interprété par Pierre Palau.

N°10 : Entre onze heures et minuit (1949), de Henri Decoin
La lutte pour les dernières places a été terrible, mais je ne peux m'empêcher de sélectionner cette perle noire au titre délicieusement évocateur. Ici, Louis Jouvet, encore lui, porte le film sur les épaules de son charisme à voix grave et aux yeux tristes. Le scénario est aguicheur : le commissaire Jouvet mène l'enquête sur le meurtre d'un homme qui lui ressemble comme deux gouttes d'eau, en se faisant passer pour lui...


lundi 31 décembre 2018

PANDORA AND THE FLYING DUTCHMAN - Pandora



Pays : Royaume-Uni
Réalisation : Albert Lewin
Genre : Drame, Fantastique
Date de sortie : Février 1951
Scénario : Albert Lewin
Photographie : Jack Cardiff
Musique : Alan Rawsthorne
Durée : 122 min
Casting :                
James Mason : Hendrik van der Zee
Ava Gardner : Pandora Reynolds
Nigel Patrick : Stephen Cameron
Sheila Sim : Janet
Harold Warrender : Geoffrey Fielding
Mario Cabré : Juan Montalvo


L’HISTOIRE

1930. Sur la plage d’un petit port espagnol, deux corps sans vie sont retrouvés dans les filets des pêcheurs. Assistant à la scène, le vieil archéologue George Fielding se remémore comment tout a commencé, quand le chemin de la belle Américaine Pandora Reynolds, fantasme de tous les hommes, a croisé celui du mystérieux Hendrik van der Zee, le marin maudit de la légende…


L’AVIS DU GÉNÉRAL YEN

Dès les premiers instants du film, vous comprenez : la mer qui rejette deux corps, la vue sur une baie ensoleillée, le carillon qui résonne. D’emblée, une tonalité fataliste s’installe, une atmosphère comme je les aime s’impose. Malgré sa longueur, propre aux films d’aventure, le rythme de ce mélodrame imbibé de couleur locale espagnole ne s’amenuise pas, et cette ambiance si singulière reste présente du début à la fin.

La force de Pandora réside dans la confrontation entre deux icônes. Car si le Hollandais Volant est un mythe bien connu qui a fasciné nombre d’auteurs, le film articule à cette première légende une seconde, plus tangible : celle d’une femme fatale, Pandora. Ce nom évoque bien sûr le mythe grec éponyme, ce qui renforce le fatalisme du film ainsi que sa portée symbolique.

Pandora Reynolds est à bien des titres un personnage rare et fascinant. Sa troublante beauté séduit chaque homme qu’elle rencontre, et tous la courtisent, rivalisant pour cela d’audace remplie de symbolisme viril (course automobile, corrida). Les arômes de la tragédie semblent s’animer à son passage : quand un prétendant éconduit se suicide, elle s’éloigne, lasse de cette démonstration de passion vaine ; à un autre qui se dit prêt à tout pour elle, elle le teste en lui demandant de sacrifier ce qu’il a de plus cher au monde après elle. Comme la Pandore de la mythologie, elle semblé vouée à semer le malheur. Son désintérêt presque cruel pour le désir des hommes lui confère une réputation sulfureuse. Il faudra finalement attendre sa rencontre avec l’un des plus grands Maudits de la littérature pour que, paradoxalement, elle puisse s’humaniser : le héros maudit sera la rédemption de la beauté fatale, et vice-versa. Le thème du film est admirablement construit et s’allie parfaitement avec l’atmosphère mélancolique de la réalisation d’Albert Lewin, par ailleurs ponctuée de scènes aux décors somptueux.

Côté acteurs, le choix du couple Ava Gardner / James Mason relève presque de l’évidence, tant il fonctionne à la perfection. Car il faut bien le souligner : la caméra aime Ava Gardner, dont la beauté est sans cesse mise en valeur, magnifiée par l’usage de la couleur (comme il aurait été dommage de s’en priver !). L’actrice est l’interprète idéale de Pandora : sa réserve naturelle sert la construction de son personnage, car tout dans cette femme est ambiguïté. Elle oscille sans cesse entre froideur (l’indifférence apparente, le souci de garder une certaine dignité quoi qu’il en coûte) et chaleur (jeux de séduction subtils, soif d’une passion jusqu’alors inconnue). L’équilibre entre les deux pôles est maîtrisé par l’actrice, dont l’atout majeur est l’intense présence physique, entre élégance et sensualité, mais surtout, entre attitude déterminée face aux hommes et expression du doute dans le sens à donner à sa vie (qui est la clé de compréhension de sa façon d’agir).



Quant à James Mason, il prouve encore une fois (cf. Odd Man Out) qu’il a un don pour incarner avec conviction des héros au destin tracé, maudits. Son aura teintée de charisme désenchanté sied à merveille au marin légendaire, qui est ici voué à parcourir les sept mers jusqu’à ce qu’une femme soit prête à mourir pour lui. Notez que sa présence scénique n’en est que plus forte quand s’installent des clair-obscur d’une grande beauté cinématographique, ce qui n’est pas sans rappeler les techniques du film noir (cf. en particulier le splendide « mélodrame noir » en couleurs LeaveHer to Heaven).

Les autres personnages qui gravitent autour du couple protagoniste servent surtout à mieux faire ressortir leurs personnalités ou à proposer des rebondissements scénaristiques. Leurs interprètes ne sont guère mémorables, à l’exception de deux d'entre eux. Incarnant le torero Montalvo, Mario Cabré livre une prestation solide grâce à son charisme machiste, rempli d'orgueil et de frustration.  Quant au narrateur de notre histoire, l’archéologue Geoffrey Fielding, il est joué par Harold Warrender, un acteur qui évoque le personnage-type du vieux sage (ce qui renforce sa fascination pour le Hollandais Volant), et dont le regard bleu pénétrant couve Pandora d’une bienveillance toute paternelle… non dénuée d’une pointe de désir. Mais pouvait-il en être autrement ?

NOTE : 8/10.