lundi 23 avril 2018

MEILLEURE ACTRICE 1957


Le Général Yen passe en revue les meilleures actrices de 1957, l'une des années les plus riches de la décennie, les grandes actrices de la fin de l'ère classique s'y étant donné rendez-vous. On notera en particulier la présence de deux performances "sœurs", dans deux films ayant le même sujet...


La favorite du Général 

ELEANOR PARKER pour Lizzie

Dans Lizzie, Eleanor Parker incarne une jeune femme à la triple personnalité, et se révèle absolument éblouissante dans son art d'actrice. Le passage d’une facette à l’autre lui permet de livrer une palette variée et nuancée d’expressions et de tonalités contraires. La grande force de sa performance est de bâtir une opposition angoissante entre Elizabeth et Lizzie, l'imprévisibilité de cette dernière transformant le film en un thriller psychologique haletant. Eleanor parvient cependant à intégrer dans Lizzie une part du charme d'Elizabeth, ce qui permet au spectateur d'être séduit par l'antagoniste du film. Même si la troisième personnalité n'est pas assez exploitée par le film, ses apparitions sporadiques ajoutent au suspense oppressant du film. La dernière partie permet à l'actrice de déchirer la carapace réservée d'Elizabeth pour lui faire vivre un torrent d'émotions en cascades. En somme, il s'agit d'une performance magnifique, l'une de celles qui font d'Eleanor Parker l'une des actrices phares des années 50.


Le tableau d'honneur

Elles l'ont courtisé, il ne les a pas élues. Mais le Général est magnanime, voyez plutôt :

DEBORAH KERR pour Heaven Knows, Mr Allison Deborah Kerr s'impose de plus en plus comme l'une de mes actrices favorites, et ce n'est pas sa performance dans ce film qui va contrecarrer son ascension. La rencontre entre le soldat Mitchum et la nonne Deborah dans ce petit coin de paradis sous la menace de l'armée japonaise est non seulement une explosion d'alchimie entre deux acteurs au puissant charisme intérieur, mais cela leur permet surtout d'explorer le thème de l'opposition apparente de leurs caractères et de leurs vocations. Deborah comme toujours brille dans la subtilité : la sensualité refrénée de son personnage de religieuse  affleure peu à peu, à mesure que l'actrice dévoile la personnalité cachée de l'héroïne. 

JOANNE WOODWARD pour The Three Faces of Eve : L'approche de type documentaire du film le rend moins intense et inférieur à Lizzie, qui traite de la même histoire de manière plus scénarisée et prenante. Mais que dire de la performance de Joanne, qui lui a valu l'Oscar de l'année, sinon qu'elle est merveilleuse ? Dans le petit jeu des comparaisons, "Eve Black" est moins nocive que "Lizzie", ce qui retire de la tension au jeu de l'actrice. En revanche, Joanne développe mieux la troisième personnalité qu'Eleanor, ce qui donne un sentiment d'équilibre et de crédibilité. Le rôle est malheureusement moins bien construit, et le contraste entre les deux premières personnalités, qui faisait tout le charme de la performance d'Eleanor, n'est pas assez exploité ici. Le rôle reste cependant l'un des sommets de la belle carrière de l'actrice.

AUDREY HEPBURN pour Funny Face : Même si la pétillante Kay Thompson excelle, dans son propre style, dans le rôle de la patronne du magazine de mode, je n'ai eu d'yeux que pour l'interprétation d'Audrey Hepburn, qui donne sa crédibilité au film en incarnant avec une grande justesse une jeune libraire, puis son passage au mannequinat. Le film aurait été bancal sans sa capacité à briller dans les deux registres, qu'elle relie en construisant une personnalité d'intellectuelle décalée, rêveuse et sophistiquée. 

ANNA MAGNANI pour Wild Is the Wind : L'Italienne Anna Magnani frappe fort dans ce rôle d'épouse "importée" d'Italie pour remplacer sa sœur décédée, auprès d'un mari qui lui renvoie sans cesse l'image idéalisée d'une ex-femme portée aux nues. L'actrice est épatante dès ses premiers pas en Amérique, où son sentiment d'étouffement touche droit au cœur. Puis elle dévoile progressivement son immense charisme et son pouvoir de séduction, qui bouleversent autant le spectateur que le cœur des hommes du film.


La revue terminée, le Général prend une pause bien méritée. Son célèbre thé recèle comme toujours bien des mystères...

Le Thé du Général

- Après-midi : Audrey Hepburn (Love in the Afternoon) ; j'aurais pu remplacer dans ma liste sa performance de Funny Face par celle-ci, tant son charme drôle et innocent y est à l'oeuvre, ce qu'elle rend avec un naturel déconcertant. Si le film est très agréable et reste l'un de ses meilleurs, le scénario est cependant trop conventionnel, ce qui amène l'actrice a être moins détonante et originale.


- Soirée : Deborah Kerr (An Affair to Remember), qui aurait elle aussi pu figurer plus haut sans son autre grand rôle de l'année ; il n'empêche, Deborah fait encore une fois du grand Deborah et n'a rien à envier à Irene Dunne dans ce remake du film de 1937. Son personnage est extrêmement sympathique, grâce à son jeu fait de sourires et de coups d’œils subtils, un "grand classique" de l'actrice qu'elle porte ici à la perfection. 

- Matinée : Mitzi Gaynor (Les Girls). Parmi les trois "girls", Mitzi  est pour moi la plus séduisante par sa personnalité, tantôt pétillante, tantôt mélancolique, et son jeu plus nuancé, en contraste avec ses deux camarades qui ont tendance à surjouer.

- Floral : Lauren Bacall (Designing Woman). Je n'aime pas tout dans cette performance, mais les bons côtés l'emportent et prouvent que Lauren sait être une actrice de comédie. Sans se départir de sa classe habituelle, qui plus est.

- Fleuri : Kay Kendall (Les Girls). Une déferlante charismatique et comique à la Rosalind Russell dans The Women. Mais elle en fait beaucoup trop pour que j'y adhère pleinement.

- Vert : Hope Lange (Peyton Place). Une performance bouleversante et attachante, qui fait beaucoup pour un film que je ne m'attendais pas du tout à aimer autant.

- Rouge : Lana Turner (Peyton Place). Son rôle reste assez classique et sobre, néanmoins le thème de la sensualité refoulée, qui donne du sens au film, est largement porté par son personnage, ce qui rend sa prestation très intense.

- Noir : Elizabeth Taylor (Raintree County). Un personnage de "Southern Belle" ambigu et au charme ténébreux et au caractère tempétueux, qu'Elizabeth Taylor interprète de manière si humaine qu'elle la rend attachante. Même si elle est parfois à la limite du surjeu, elle parvient à un équilibre salvateur en dévoilant le point de vue d'une anti-héroïne tragique qui aurait pu être dépeinte comme maléfique.

- Corsé : Patricia Neal (A Face in the Crowd). Si le film m'a déçu, ce n'est en rien à cause d'une Patricia Neal toujours aussi charismatique.

dimanche 25 février 2018

MEILLEURE ACTRICE 1961


Le Général Yen passe en revue les meilleures actrices de 1961, une année qui regorge de films ayant pour objet le désir féminin, sous toutes ses formes, mettant ainsi en valeur des actrices sachant jouer de leur sensualité, qu'elle soit explosive ou plus subtile.


La favorite du Général 

NATALIE WOOD pour Splendor in the Grass

Dans ce beau film d'Elia Kazan, centré sur l'éveil des sentiments amoureux et du désir à l'adolescence, Natalie Wood réalise une performance que l'on ne peut que qualifier de chef d'œuvre. L'enfant star des années 1940-50 est devenue une petite boule de sensualité refrénée, qui ne demande qu'à se libérer des contraintes étouffantes de la société de l'époque. Au fur et à mesure que les minutes passent, on peut voir son personnage, Deanie, se transformer, passant d'une jeune fille d'apparence sage à une jeune femme torturée par un désir qu'elle ne peut assouvir. L'actrice entre littéralement en transe sur la pellicule pour délivrer une explosion d'émotions, entre hystérie et dépression, tout en évitant l'écueil du sur-jeu. Le contraste entre les deux états est saisissant et permet de donner son réalisme à la construction du personnage, qu'elle parvient par ailleurs à rendre terriblement attachant grâce à sa personnalité et à son charme.


Le tableau d'honneur

Elles l'ont courtisé, il ne les a pas élues. Mais le Général est magnanime, voyez plutôt :

DEBORAH KERR pour The Innocents Dans un film à ambiance gothico-horrifique sublimé par sa photographie en noir et blanc, Deborah semble comme une lumière dans l'obscurité, dont la lueur vacille en même temps que son âme. Belle à couper le souffle dans sa maturité, elle hante le spectateur comme elle est hantée par des fantômes en gouvernante tantôt bienveillante, tantôt au bord de l'hystérie (elle aussi !). Comme dans tous ses meilleurs rôles, son jeu plein de classe laisse entrevoir un érotisme latent et refoulé (et ici plutôt malsain !), dont la subtilité ne cesse de me surprendre.

SHIRLEY MACLAINE pour The Children's Hour Comme dans la version de 1936, il m'est difficile de départager les deux protagonistes, qui brillent chacune à leur manière. C'est néanmoins Shirley MacLaine qui gagne ma préférence pour son beau portrait de la passionnée Martha Dobie. Dégageant une personnalité et des émotions d'une puissance rare, l'actrice parvient à construire un personnage fort et inoubliable, allant jusqu'à éclipser Audrey Hepburn sur la première partie du film grâce à sa remarquable composition des sentiments contrariés et ambigus de Martha.

LOLA ALBRIGHT pour A Cold Wind in August Incarnant une femme mûre qui séduit un adolescent, Lola Albright s'empare avec aisance de ce rôle particulièrement délicat. Loin de rester sur le seul créneau de la sensualité débordante, qu'elle maîtrise d'ailleurs à merveille, elle est aussi et surtout séduisante et convaincante dans toutes les étapes de sa relation avec le protagoniste masculin, son jeu indiquant avec finesse la passion, les doutes ou les craintes qu'elle éprouve, construisant ainsi un personnage complexe.

GERALDINE PAGE pour Summer and Smoke Une performance techniquement impressionnante, qui permet à l'actrice de développer en profondeur la personnalité complexe d'Alma, une "vieille fille" qui refrène ses passions charnelles mais qui aime de tout son âme, depuis sa plus tendre enfance, son voisin, un homme bien plus porté sur les plaisirs matériels de la vie. Geraldine Page a beau être excellente, je n'arrive pas à aimer assez son personnage, ce qui me pose problème pour apprécier plus ce film. Alma est une rêveuse, qui ne jure que par la puissance de l'amour qui résulte de la rencontre de deux âmes ; il me faut donc retrouver le charme des mots qu'elle prononce dans l'attitude de l'actrice, ce qui me manque ici, malgré des fulgurances, en particulier sur la fin, qui me décident à l'intégrer dans les cinq de l'année.


La revue terminée, le Général prend une pause bien méritée. Son célèbre thé recèle comme toujours bien des mystères...


Le Thé du Général

- Classique : Audrey Hepburn (The Children's Hour), qui compose une Karen pleine de dignité et de classe ; elle règne sur la seconde partie du film, qui lui permet de développer à merveille la posture droite, calme et déterminée de son personnage, jusqu'à la magnifique scène finale.

- Irish : Piper Laurie (The Hustler), qui séduit dès le premier regard lancé à Paul Newman ; son interprétation d'une jeune femme qui comble le vide de son existence par la boisson est excellente, et le couple formé par ces deux âmes en peine est déchirant d'humanité, même si leur relation reste secondaire dans le film.

- Corsé : Natalie Wood (West Side Story), qui délivre une performance de caractère dans ce film mythique (même s'il a beaucoup vieilli), sans pour autant se démarquer autant que je l'aurais souhaité. 

- Amer : Audrey Hepburn (Breakfast at Tiffany's), dont le charme et le classe ne peuvent rattraper les défauts d'un film qui m'a beaucoup déçu : outre la pauvreté du scénario, Audrey n'est pas bien castée dans un rôle de prostituée mondaine qu'elle ne parvient pas à rendre crédible, malgré tous ses efforts pour incarner un personnage extraverti, à contre-emploi de ses rôles habituels. 

jeudi 28 décembre 2017

MEILLEURE ACTRICE 1931


Le Général Yen passe en revue les meilleures actrices de 1931, une année qui voit les derniers feux d'une star d'une ère passée, les premières étincelles de celle d'une ère à venir, ainsi que le panache éblouissant d'une comète fugace.


La favorite du Général 

MAE CLARKE pour Waterloo Bridge

Si la version de 1940 de Waterloo Bridge reste plus connue (cf. cet article comparé sur les deux films), il n'en demeure pas moins que la meilleure performance d'actrice se niche dans cette petite perle de 1931. Celle-ci, malgré quelques défauts, a le grand mérite de révéler les talents de la trop méconnue Mae Clarke, qui par ce seul film mérite sa place au panthéon des actrices classiques. Car comment ne pas aimer la personnalité à l'écran de celle qui, pour l'anecdote, fut l'une des plus proches amies d'une jeune Barbara Stanwyck ? Elle s'avère ainsi parfaitement crédible dans la peau de Myra, le personnage-type de la "prostituée au grand cœur", qu'elle rend attachante au travers de l'expression terriblement humaine de ses doutes et dilemmes, provoqués par sa rencontre avec le naïf soldat Roy (Douglass Montgomery). Bien qu'elle soit aidée par le manque d'envergure de ce dernier, qui lui laisse tout loisir pour déployer son jeu, mais aussi par son amour innocent, qui met Myra sur un piédestal, l'actrice livre sans conteste une prestation éblouissante de justesse, par laquelle elle s'efforce d'émouvoir tout en sobriété. 


Le tableau d'honneur

Elles l'ont courtisé, il ne les a pas élues. Mais le Général est magnanime, voyez plutôt :

GLORIA SWANSON pour Tonight or Never Reine du muet, Gloria Swanson aurait pu aussi être celle du parlant, comme elle le prouve ici. Non seulement sa voix est agréable et convient à son personnage de cantatrice à la recherche d'une inspiration salvatrice, qu'elle pense trouver dans l'amour ; mais surtout, son jeu est excellent dans tous les registres, du comique au pathétique, qu'elle alterne allègrement avec la plus grande facilité, ce qui lui donne la possibilité de séduire le spectateur à chacune de ses scènes.

BARBARA STANWYCK pour The Miracle Woman Bien que ce film n'échappe pas à des défauts typiques de son réalisateur, Frank Capra (naïveté, penchant moralisateur, dénouement improbable...), il permet à Barbara de briller d'une aura mystique que l'on pourra qualifier de mythique, tant son charisme est grand et rend crédible la subjugation de la population. Le contraste est finement joué entre le personnage public - quasi-divin, inaccessible et énigmatique - et la femme qui se cache derrière - humaine, sensible et curieuse d'un monde extérieur dont elle se retrouve privée. L'héroïne n'en est que plus attachante, malgré la supercherie dont elle est partie prenante.

JOAN BLONDELL pour Blonde Crazy Avec ce personnage de femme de chambre sexy et impertinente, Joan Blondell balaye tout sur son passage dans ce film emblématique de l'ère Pré-Code, entre scènes osées et remarques salaces. Elle est particulièrement convaincante dans son interprétation subtile d'une jeune femme complexe, qui joue tantôt la carte de la séduction et de la manipulation, tantôt celle de la sagesse et de la prudence. Point fort du film, son alchimie avec l'inénarrable James Cagney fait des étincelles.

NORMA SHEARER pour A Free Soul En campant à nouveau un personnage de femme libre-penseuse issue de la bonne société, Norma Shearer évolue dans un registre où elle excelle. Mêlant un charisme extraverti très théâtral à un comique sophistiqué, elle fait mouche une fois de plus et impose sa personnalité moderne face à la virilité de Lionel Barrymore (le père) et Clark Gable (le prétendant) ainsi que le tempérament chevaleresque de Leslie Howard (le fiancé).


La revue terminée, le Général prend une pause bien méritée. Son célèbre thé recèle comme toujours bien des mystères...

Le Thé du Général

- Harmonieux : Claudette Colbert (The Smiling Lieutenant), qui joue une bien jolie partition, nuancée et d'un comique subtil.
- Sucré : Miriam Hopkins (The Smiling Lieutenant), qui fait des merveilles par son impertinence comique, dans un rôle sinon trop secondaire pour figurer plus haut.
- Fruité : Marian Marsh (Five Star Final, Svengali et Under Eighteen), dont 1931 est l'année de la révélation, avec trois performances tout à fait séduisantes : retenez son explosivité éloquente lors du climax de Five Star Final, son innocence et son charme qui en font la proie parfaite dans Svengali, et surtout, son premier rôle en tant que leading lady dans Under Eighteen, où le contraste créé entre la détermination de son caractère et la candeur de son apparence fait des étincelles.
- Fleuri : Miriam Hopkins (Dr. Jekyll and Mr. Hyde), qui nous offre le meilleur second rôle de l'année, une performance lumineuse et tragique, le tout saupoudré de la fameuse touche hopkinsienne.
- Puissant : Jean Harlow (Platinum Blonde), dont le personnage m'est antipathique, mais qui s'acquitte fort bien de son rôle de jeune bourgeoise sans concession, sans oublier la sensualité de son alchimie avec Robert Williams.
- Classique : Loretta Young (Platinum Blonde), qui tout en restant au second plan s'avère absolument adorable ; qui plus est, l'actrice excelle dans la palette des émotions contenues, sur le thème de la déception amoureuse.
- Corsé : Barbara Stanwyck (Night Nurse), dont le rôle est moins flamboyant que dans The Miracle Woman, ce qui ne l'empêche pas de séduire avec sa niaque typique de sa période Pré-Code.
- Aromatisé : Joan Blondell (Night Nurse), qui campe dans son plus pur style une infirmière sexy et pleine de ressources ; son association avec Stanwyck relevait de l'évidence, elle tient toutes ses promesses.
- Surprenant : Marlene Dietrich (Dishonored), qui ne s'en sort pas mal, son charisme aidant, mais est desservi par le scénario.
- Léger : Norma Shearer (Private Lives), qui est elle aussi trahie par un scénario déroutant, bien que sa performance comique vaille largement le détour.
- Nature : Sylvia Sidney (City Streets), qui livre une performance parfaitement honorable, même s'il me manque un zeste de crédibilité pour mieux l'apprécier.

mardi 21 novembre 2017

MEILLEURE ACTRICE 1950

Le Général Yen passe en revue les meilleures actrices de 1950, qui s'avère à ce jour dans ses classements l'année la plus relevée en termes de qualité des cinq performances sélectionnées. La présence de nombreux films noirs au menu n'y est probablement pas étrangère...


La favorite du Général : GLORIA SWANSON pour Sunset Boulevard
Au soir de sa carrière, Gloria Swanson, l'une des reines de l'ère du muet, se rappelle au bon vouloir de son public en produisant une performance iconique dans Sunset Boulevard, l'un des chef d'oeuvre du film noir. En interprétant une star déchue vieillissante confinée dans le confort d'un passé glorieux, l'actrice se pare d'atours proprement autobiographiques, renforçant ainsi l'impact produit sur le spectateur. De fait, elle hante littéralement le film d'une présence ombrageuse et obsédante, renforçant peu à peu son emprise sur le protagoniste. En véritable femme fatale, elle tisse méticuleusement sa toile autour de sa proie : tout l'intérêt du film est de voir "l'araignée" à l'oeuvre, avec en toile de fond l'implacabilité du destin, et ce autant pour l'homme-héros que pour la femme-actrice déchue. Le malsain de son personnage, qui dérive vers la folie, n'a d'égal que le charisme lumineux de Swanson : son aura est immense et le vif de son regard nous fait nous recroqueviller dans notre fauteuil...


Le tableau d'honneur

Elles l'ont courtisé, il ne les a pas élues. Mais le Général est magnanime, voyez plutôt :

PEGGY CUMMINS pour Gun Crazy : Dans ce film figurant un couple à la Bonnie & Clyde se niche une performance rare, mettant en valeur une femme énergique, au charme unique, sexy et déboussolant, qui domine les hommes d'un simple regard. Peggy Cummins se révèle remarquablement brillante dans son association avec John Dall, qui lui est complémentaire : le comportement réservé de l'homme, comme frappé par le destin, offre un contraste saisissant avec l'explosivité et la sensualité exacerbée de la femme.

GLORIA GRAHAME pour In a Lonely Place : Là encore, un film noir mythique. Là encore, une femme à la sensualité débordante, comme toujours avec Gloria Grahame, qui trouve dans ce film un rôle à sa mesure, certainement son plus abouti. Son alchimie est parfaite avec un rugueux Humphrey Bogart, lui aussi exceptionnel. La tendresse de l'héroïne envers ce "vieux lion" au caractère ambigu contient suffisamment de charme aguicheur pour contrer le charisme  de son partenaire masculin, peu avare d'excès de virilité.

ELEANOR PARKER pour Caged : Eleanor Parker, l'une de mes actrices favorites, possède le talent de parvenir à saisir l’émotion juste. Interpréter une jeune fille au caractère innocent, jetée en pâture aux louves d'une prison pour femmes, lui donne l'occasion rêvée de produire une démonstration de subtilité : l'évolution du personnage de Marie au contact des autres prisonnières d'une part, de la Prison en tant qu'entité avilissante d'autre part, est absolument fascinante, d'autant que l'actrice sait comment nous garder dans son camp...

PATRICIA NEAL pour The Breaking Point Dans cette nouvelle adaptation du roman de Hemingway To Have and Have Not, après celle de Howard Hawks en 1944, Patricia Neal, comme Lauren Bacall avant elle, déploie un charisme hallucinant dès sa première scène. La recherche permanente de séduction de son personnage envers le héros joué par John Garfield est jouée avec une telle facilité, un tel naturel, qu'on aurait aimé que l'intrigue lui laisse une place plus importante.


La revue terminée, le Général prend une pause bien méritée. Son célèbre thé recèle bien des mystères...

Le Thé du Général
- Sobre et élégant : Ann Todd (Madeleine), qui mériterait une nomination, tant son portrait de femme accusée d'avoir empoisonné son amant parvient à rester dans la sobriété requise par le personnage, tout en  lui conférant la sympathie, la classe et la profondeur de caractère nécessaires à l'intrigue ; mention spéciale à la composition de son visage lors du dernier plan du film.
- Corsé : Hope Emerson (Caged), pour ce second rôle mémorable de gardienne de prison tyrannique et sadique.
- Tout en finesse : Gene Tierney (Where the Sidewalk Ends), pour sa classe, son élégance et, comme dans Laura,  la complicité avec Dana Andrews.
- Racé : Jennifer Jones (Gone to Earth), qui prouve encore une fois qu'elle combine aisément le jeu de jeune femme fragile et innocente avec celui de louve indomptable ; la métaphore entre le destin de l'héroïne et celui de son animal de compagnie (un renard) est bien traduite par le comportement de l'actrice.
- Séduisant : Anne Baxter (All About Eve), qui campe un personnage suffisamment intéressant et séduisant pour que je la préfère à Bette Davis, dans un film qui m'a fermement ennuyé.
- Mûr : Myrna Loy (Cheaper by the Dozen), qui sans faire preuve d'originalité possède toujours cette grâce qui la rend si attachante, cette fois-ci dans un rôle de mère-courage.
- Amer : Bette Davis (All About Eve), qui ne m'a pas donné ce que j'attendais d'elle, même si c'est objectivement une bonne performance sur le plan technique ; quelques punchlines ne suffisent pas pour enthousiasmer.
- De caractère : Patricia Neal (Three Secrets), qui par son charisme offre la performance la plus intéressante de ce film aux ficelles assez prévisibles.
- Doux : Joan Bennett (Father of the Bride), qui s'avère bien sympathique aux côtés d'un bon Spencer Tracy et d'une jeune et capricieuse Elizabeth Taylor.
- Glacé : Judy Holliday (Born Yesterday) - une performance trop criarde du début à la fin, sans une once de changement dans la voix ; dommage, car le film méritait mieux.

dimanche 12 novembre 2017

MEILLEURE ACTRICE 1928

Le Général Yen passe en revue les meilleures actrices de 1928, une année riche en films qui s'attachent à explorer les hauts et les bas des relations entre femmes et hommes, des bas-fonds des quais de New-York jusqu'à ses gratte-ciels, des déserts battus par les vents aux salons de la bourgeoisie urbaine.

La favorite du Général : LILLIAN GISH pour The Wind
Dans un film aux accents oniriques, où le vent est un personnage à part entière qui matérialise les peurs des hommes, le style éthéré de Lillian Gish n'a jamais été aussi bien utilisé. Le calvaire de l'héroïne, Letty, qui débarque dans un environnement hostile - une plaine désertique balayée par les tempêtes et habitée par des hommes rustres - est construit pas à pas par le jeu subtil et expressif de l'actrice, dont le personnage semble progressivement sombrer dans la folie, obsédé par son ennemi immatériel. L'une de ses scènes les plus marquantes la voit les yeux valsant au rythme du balancement d'une lampe, comme hypnotisée, son esprit semblant la fuir, emporté par les vents. A l'apogée de sa carrière, Lillian Gish n'a probablement jamais autant dominé un film que dans The Wind, qui m’apparaît comme un conte moderne tout entier au service du talent de son interprète principale.


Le tableau d'honneur

Elles l'ont courtisé, il ne les a pas élues. Mais le Général est magnanime, voyez plutôt :

MARION DAVIES pour The Patsy : Avec The Patsy, Marion Davies élève la "grimace" au rang d'art. Elle y déploie tout un arsenal de mines et mimiques (froncement de cils, tirage de langue, gros yeux, moue déçue, sans oublier le regard fixe et langoureux vers l'homme de ses rêves) dans un crescendo comique irrésistible, qui culmine avec les mythiques imitations de Mae Murray, Lillian Gish et Pola Negri. Tout cela est mis au service de "l'éducation sentimentale" de l'héroïne, une souffre-douleur rêveuse et entreprenante.

ELEANOR BOARDMAN pour The Crowd : La performance est acclamée comme l'une des meilleures du cinéma muet, et elle l'est à juste titre. Eleanor Boardman dépeint toujours avec l'émotion la plus juste les bonheurs et les malheurs de cette épouse, qui semble être le miroir de son époque - femme modèle, dévouée, mais certainement pas dominée - ce qui la rend extrêmement attachante de sa première à sa dernière scène, et illustre tout le réalisme de son jeu, assez moderne pour 1928.

GLORIA SWANSON pour Sadie Thompson : Si le thème du film ne pouvait qu'éveiller ma curiosité (un pasteur rigoriste pourchasse une ancienne prostituée qui veut refaire sa vie sur une île du Pacifique), Gloria Swanson ne l'a certainement pas déçue. L'œil mutin et aguicheur, mâchouillant son chewing-gum, elle donne à son héroïne le soupçon de vulgarité qui la rend crédible sans négliger un charme plus universellement féminin. Alternant des scènes de confiance en soi et de doute, l'actrice compose un personnage complexe, qui révèle sa fureur contre Barrymore pour mieux s'adoucir avec Walsh. Restent cependant des incohérences dues au scénario sur la fin.

BARBARA KENT pour Lonesome : Véritable "girl next door", cette Mary incarnée par Barbara Kent possède une forme de charme simple qui rend son jeu irrésistiblement efficace. Si ce film parvient à rendre quasiment magiques des événements très ordinaires en l'espace d'une journée, entre travail, plage et fête foraine, c'est grâce à un duo d'acteurs auxquels on ne peut que s'identifier. Sans jamais avoir l'air de forcer sa performance, l'actrice est captivante par la seule expression de son visage, qu'elle soit malicieuse quand Mary s'amuse avec la jalousie de Jim ou inquiète et perdue quand elle est à sa recherche. Ah, et quel sourire !


La revue terminée, le Général prend une pause bien méritée. Son célèbre thé recèle bien des mystères...

Le Thé du Général
- Riche en arômes : Fay Wray (The Wedding March) - peut-être le meilleur rôle de l'actrice, tant son expressivité fait ici des merveilles, magnifiée par la réalisation de Stroheim dans l'un des derniers grands "muets".
- Coloré : Betty Compson (The Docks of New York), qui incarne une prostituée sauvée du suicide en découvrant au fur et à mesure toutes les facettes de son personnage, bien aidée par son charisme explosif.
- Fleuri : Joan Crawford (Our Dancing Daughters), qui me prouve qu'elle était déjà à son aise dans le cinéma muet, en interprétant un personnage assez fascinant dans une fable moderne sur les fausses apparences.
- Sucré : Norma Shearer (Lady of Chance), qui fait mouche dans ce rôle mi-comique, mi-romantique de gold digger qui s'éprend de sa proie.
- Étrange : Renée Falconetti (La passion de Jeanne d'Arc), dont je ne sais finalement trop quoi penser : son expressivité est techniquement impressionnante, mais je suis vite devenu allergique à son regard fixe à moitié dément, qui manque de subtilité et ne la rend pas crédible à mes yeux ; le film est malgré tout un must-see pour ses choix de réalisation très modernes, en particulier les gros plans qui semblent sonder l'âme des personnages.
- Mi-figue... : Greta Garbo (A Woman of Affairs) - une bonne prestation, objectivement, mais le charme n'opère plus, d'autant qu'elle pâtit dans mon esprit de la comparaison avec Constance Bennett dans le remake de 1934, Outcast Lady.
- ...Mi-raisin : Janet Gaynor (Street Angel), qui ne parvient toujours pas à me séduire, avec une prestation trop larmoyante dans un film au scénario a priori intéressant mais qui s'avère trop ennuyeux.