mardi 21 novembre 2017

MEILLEURE ACTRICE 1950

Le Général Yen passe en revue les meilleures actrices de 1950, qui s'avère à ce jour dans ses classements l'année la plus relevée en termes de qualité des cinq performances sélectionnées. La présence de nombreux films noirs au menu n'y est probablement pas étrangère...


La favorite du Général : GLORIA SWANSON pour Sunset Boulevard
Au soir de sa carrière, Gloria Swanson, l'une des reines de l'ère du muet, se rappelle au bon vouloir de son public en produisant une performance iconique dans Sunset Boulevard, l'un des chef d'oeuvre du film noir. En interprétant une star déchue vieillissante confinée dans le confort d'un passé glorieux, l'actrice se pare d'atours proprement autobiographiques, renforçant ainsi l'impact produit sur le spectateur. De fait, elle hante littéralement le film d'une présence ombrageuse et obsédante, renforçant peu à peu son emprise sur le protagoniste. En véritable femme fatale, elle tisse méticuleusement sa toile autour de sa proie : tout l'intérêt du film est de voir "l'araignée" à l'oeuvre, avec en toile de fond l'implacabilité du destin, et ce autant pour l'homme-héros que pour la femme-actrice déchue. Le malsain de son personnage, qui dérive vers la folie, n'a d'égal que le charisme lumineux de Swanson : son aura est immense et le vif de son regard nous fait nous recroqueviller dans notre fauteuil...


Le tableau d'honneur

Elles l'ont courtisé, il ne les a pas élues. Mais le Général est magnanime, voyez plutôt :

PEGGY CUMMINS pour Gun Crazy : Dans ce film figurant un couple à la Bonnie & Clyde se niche une performance rare, mettant en valeur une femme énergique, au charme unique, sexy et déboussolant, qui domine les hommes d'un simple regard. Peggy Cummins se révèle remarquablement brillante dans son association avec John Dall, qui lui est complémentaire : le comportement réservé de l'homme, comme frappé par le destin, offre un contraste saisissant avec l'explosivité et la sensualité exacerbée de la femme.

GLORIA GRAHAME pour In a Lonely Place : Là encore, un film noir mythique. Là encore, une femme à la sensualité débordante, comme toujours avec Gloria Grahame, qui trouve dans ce film un rôle à sa mesure, certainement son plus abouti. Son alchimie est parfaite avec un rugueux Humphrey Bogart, lui aussi exceptionnel. La tendresse de l'héroïne envers ce "vieux lion" au caractère ambigu contient suffisamment de charme aguicheur pour contrer le charisme  de son partenaire masculin, peu avare d'excès de virilité.

ELEANOR PARKER pour Caged : Eleanor Parker, l'une de mes actrices favorites, possède le talent de parvenir à saisir l’émotion juste. Interpréter une jeune fille au caractère innocent, jetée en pâture aux louves d'une prison pour femmes, lui donne l'occasion rêvée de produire une démonstration de subtilité : l'évolution du personnage de Marie au contact des autres prisonnières d'une part, de la Prison en tant qu'entité avilissante d'autre part, est absolument fascinante, d'autant que l'actrice sait comment nous garder dans son camp...

PATRICIA NEAL pour The Breaking Point Dans cette nouvelle adaptation du roman de Hemingway To Have and Have Not, après celle de Howard Hawks en 1944, Patricia Neal, comme Lauren Bacall avant elle, déploie un charisme hallucinant dès sa première scène. La recherche permanente de séduction de son personnage envers le héros joué par John Garfield est jouée avec une telle facilité, un tel naturel, qu'on aurait aimé que l'intrigue lui laisse une place plus importante.


La revue terminée, le Général prend une pause bien méritée. Son célèbre thé recèle bien des mystères...

Le Thé du Général
- Sobre et élégant : Ann Todd (Madeleine), qui mériterait une nomination, tant son portrait de femme accusée d'avoir empoisonné son amant parvient à rester dans la sobriété requise par le personnage, tout en  lui conférant la sympathie, la classe et la profondeur de caractère nécessaires à l'intrigue ; mention spéciale à la composition de son visage lors du dernier plan du film.
- Corsé : Hope Emerson (Caged), pour ce second rôle mémorable de gardienne de prison tyrannique et sadique.
- Tout en finesse : Gene Tierney (Where the Sidewalk Ends), pour sa classe, son élégance et, comme dans Laura,  la complicité avec Dana Andrews.
- Racé : Jennifer Jones (Gone to Earth), qui prouve encore une fois qu'elle combine aisément le jeu de jeune femme fragile et innocente avec celui de louve indomptable ; la métaphore entre le destin de l'héroïne et celui de son animal de compagnie (un renard) est bien traduite par le comportement de l'actrice.
- Séduisant : Anne Baxter (All About Eve), qui campe un personnage suffisamment intéressant et séduisant pour que je la préfère à Bette Davis, dans un film qui m'a fermement ennuyé.
- Mûr : Myrna Loy (Cheaper by the Dozen), qui sans faire preuve d'originalité possède toujours cette grâce qui la rend si attachante, cette fois-ci dans un rôle de mère-courage.
- Amer : Bette Davis (All About Eve), qui ne m'a pas donné ce que j'attendais d'elle, même si c'est objectivement une bonne performance sur le plan technique ; quelques punchlines ne suffisent pas pour enthousiasmer.
- De caractère : Patricia Neal (Three Secrets), qui par son charisme offre la performance la plus intéressante de ce film aux ficelles assez prévisibles.
- Doux : Joan Bennett (Father of the Bride), qui s'avère bien sympathique aux côtés d'un bon Spencer Tracy et d'une jeune et capricieuse Elizabeth Taylor.
- Glacé : Judy Holliday (Born Yesterday) - une performance trop criarde du début à la fin, sans une once de changement dans la voix ; dommage, car le film méritait mieux.

dimanche 12 novembre 2017

MEILLEURE ACTRICE 1928

Le Général Yen passe en revue les meilleures actrices de 1928, une année riche en films qui s'attachent à explorer les hauts et les bas des relations entre femmes et hommes, des bas-fonds des quais de New-York jusqu'à ses gratte-ciels, des déserts battus par les vents aux salons de la bourgeoisie urbaine.

La favorite du Général : LILLIAN GISH pour The Wind
Dans un film aux accents oniriques, où le vent est un personnage à part entière qui matérialise les peurs des hommes, le style éthéré de Lillian Gish n'a jamais été aussi bien utilisé. Le calvaire de l'héroïne, Letty, qui débarque dans un environnement hostile - une plaine désertique balayée par les tempêtes et habitée par des hommes rustres - est construit pas à pas par le jeu subtil et expressif de l'actrice, dont le personnage semble progressivement sombrer dans la folie, obsédé par son ennemi immatériel. L'une de ses scènes les plus marquantes la voit les yeux valsant au rythme du balancement d'une lampe, comme hypnotisée, son esprit semblant la fuir, emporté par les vents. A l'apogée de sa carrière, Lillian Gish n'a probablement jamais autant dominé un film que dans The Wind, qui m’apparaît comme un conte moderne tout entier au service du talent de son interprète principale.


Le tableau d'honneur

Elles l'ont courtisé, il ne les a pas élues. Mais le Général est magnanime, voyez plutôt :

MARION DAVIES pour The Patsy : Avec The Patsy, Marion Davies élève la "grimace" au rang d'art. Elle y déploie tout un arsenal de mines et mimiques (froncement de cils, tirage de langue, gros yeux, moue déçue, sans oublier le regard fixe et langoureux vers l'homme de ses rêves) dans un crescendo comique irrésistible, qui culmine avec les mythiques imitations de Mae Murray, Lillian Gish et Pola Negri. Tout cela est mis au service de "l'éducation sentimentale" de l'héroïne, une souffre-douleur rêveuse et entreprenante.

ELEANOR BOARDMAN pour The Crowd : La performance est acclamée comme l'une des meilleures du cinéma muet, et elle l'est à juste titre. Eleanor Boardman dépeint toujours avec l'émotion la plus juste les bonheurs et les malheurs de cette épouse, qui semble être le miroir de son époque - femme modèle, dévouée, mais certainement pas dominée - ce qui la rend extrêmement attachante de sa première à sa dernière scène, et illustre tout le réalisme de son jeu, assez moderne pour 1928.

GLORIA SWANSON pour Sadie Thompson : Si le thème du film ne pouvait qu'éveiller ma curiosité (un pasteur rigoriste pourchasse une ancienne prostituée qui veut refaire sa vie sur une île du Pacifique), Gloria Swanson ne l'a certainement pas déçue. L'œil mutin et aguicheur, mâchouillant son chewing-gum, elle donne à son héroïne le soupçon de vulgarité qui la rend crédible sans négliger un charme plus universellement féminin. Alternant des scènes de confiance en soi et de doute, l'actrice compose un personnage complexe, qui révèle sa fureur contre Barrymore pour mieux s'adoucir avec Walsh. Restent cependant des incohérences dues au scénario sur la fin.

BARBARA KENT pour Lonesome : Véritable "girl next door", cette Mary incarnée par Barbara Kent possède une forme de charme simple qui rend son jeu irrésistiblement efficace. Si ce film parvient à rendre quasiment magiques des événements très ordinaires en l'espace d'une journée, entre travail, plage et fête foraine, c'est grâce à un duo d'acteurs auxquels on ne peut que s'identifier. Sans jamais avoir l'air de forcer sa performance, l'actrice est captivante par la seule expression de son visage, qu'elle soit malicieuse quand Mary s'amuse avec la jalousie de Jim ou inquiète et perdue quand elle est à sa recherche. Ah, et quel sourire !


La revue terminée, le Général prend une pause bien méritée. Son célèbre thé recèle bien des mystères...

Le Thé du Général
- Riche en arômes : Fay Wray (The Wedding March) - peut-être le meilleur rôle de l'actrice, tant son expressivité fait ici des merveilles, magnifiée par la réalisation de Stroheim dans l'un des derniers grands "muets".
- Coloré : Betty Compson (The Docks of New York), qui incarne une prostituée sauvée du suicide en découvrant au fur et à mesure toutes les facettes de son personnage, bien aidée par son charisme explosif.
- Fleuri : Joan Crawford (Our Dancing Daughters), qui me prouve qu'elle était déjà à son aise dans le cinéma muet, en interprétant un personnage assez fascinant dans une fable moderne sur les fausses apparences.
- Sucré : Norma Shearer (Lady of Chance), qui fait mouche dans ce rôle mi-comique, mi-romantique de gold digger qui s'éprend de sa proie.
- Étrange : Renée Falconetti (La passion de Jeanne d'Arc), dont je ne sais finalement trop quoi penser : son expressivité est techniquement impressionnante, mais je suis vite devenu allergique à son regard fixe à moitié dément, qui manque de subtilité et ne la rend pas crédible à mes yeux ; le film est malgré tout un must-see pour ses choix de réalisation très modernes, en particulier les gros plans qui semblent sonder l'âme des personnages.
- Mi-figue... : Greta Garbo (A Woman of Affairs) - une bonne prestation, objectivement, mais le charme n'opère plus, d'autant qu'elle pâtit dans mon esprit de la comparaison avec Constance Bennett dans le remake de 1934, Outcast Lady.
- ...Mi-raisin : Janet Gaynor (Street Angel), qui ne parvient toujours pas à me séduire, avec une prestation trop larmoyante dans un film au scénario a priori intéressant mais qui s'avère trop ennuyeux.

lundi 23 octobre 2017

MEILLEURE ACTRICE 1935


Le Général Yen passe en revue les meilleures actrices de l'année 1935, une année qui a la particularité d'abriter deux de ses personnages favoris de l'ère classique (voir à ce sujet cet article) parmi une multitude de mélodrames plus ou moins réussis, mais aussi de quelques comédies remarquables.


La favorite du Général : MARGARET SULLAVAN pour The Good Fairy
Dans mon esprit, parvenir à battre la performance répertoriée juste après n'était pas chose aisée. C'est dire si le personnage de cette jeune orpheline hongroise au caractère pétillant et innocent m'a séduit. En interprétant un rôle comique qui possède dans une large mesure les accents loufoques des grandes screwball comedies de la fin des années 1930, Margaret Sullavan parvient avec sa subtilité habituelle à être parfaitement crédible en jeune fille et joue délicieusement avec le décalage permanent créé par la joyeuse candeur de sa Luisa Ginglebuscher, sans jamais tomber dans le ridicule. Le « must » : la scène où elle se dandine devant un miroir avec sa fourrure de « foxine », sa silhouette se reflétant à l’infini, est fabuleuse et symbolise à elle seule toute l’âme de ce personnage attachant. Qui plus est, le film déploie toute la magie des évocations d'une Budapest au romantisme fantasmé, et associe avec succès Margaret au charme suranné de l'excellent Herbert Marshall.


Le tableau d'honneur

Elles l'ont courtisé, il ne les a pas élues. Mais le Général est magnanime, voyez plutôt :

- KATHARINE HEPBURN pour Alice Adams : Dans ce film plutôt quelconque figure l'un de mes rôles préférés du cinéma classique. Alice Adams est très certainement le personnage le plus attachant joué par Katharine Hepburn : l'actrice rend tout à la fois adorable, irritante, drôle et émouvante cette jeune fille qui rêve de s'élever socialement. Aux portes d’un monde "à la Jane Austen", elle s’efforce de ressembler à ses "amies" mieux loties qu’elle, et nous sont dévoilés ses doutes et ses peines, la rendant chaque minute qui passe plus charmante.

- CAROLE LOMBARD pour Hands Across the Table : Dans cette comédie romantique bien ficelée, Carole Lombard s'entend à merveille avec un Fred McMurray bien plus à son aise que dans Alice Adams pour former un couple déluré. Son jeu déborde du charisme candide qui est sa marque de fabrique, lui permettant de ravir les cœurs de ses partenaires masculins et du public. Quant à sa beauté, radieuse, elle a rarement reçu un tel traitement de faveur.

- MIRIAM HOPKINS pour Becky Sharp : Une telle héroïne, à l'esprit aussi vif que sa morale est douteuse, qui d'autre que Miriam Hopkins aurait pu l'incarner avec un tel succès ? Certes, le film est loin du chef d'œuvre, mais le personnage de Becky Sharp tel que nous l'offre l'actrice est un déferlement de mines coquines, de reparties assassines et de séduction effrontée. Si Becky est la hantise de la haute société et la honte des bonnes mœurs anglaises, elle est un régal pour le spectateur, qui ne peut que prendre son parti malgré ses frasques toujours plus osées, d'autant que Miriam nous dévoile aussi sa face cachée, ses doutes et une humilité insoupçonnée, qui la rendent terriblement humaine. 

- BETTE DAVIS pour Dangerous : A l'image de ce film au début et à la fin plus que mitigés, Bette Davis met une petite demi-heure avant d'entrer dans son rôle. Et alors que je pensais détester son personnage d'actrice alcoolique à la dérive, je me suis retrouvé fasciné (comme le protagoniste) par son charme étonnant, gouailleur et malsain, avant d'être tout à fait séduit par la nuance du caractère ambivalent qu'elle apporte progressivement à son héroïne, tiraillée entre ses sentiments naissants et son penchant pour l'autodestruction.


La revue terminée, le Général prend une pause bien méritée. Son célèbre thé recèle bien des mystères...

Le Thé du Général
- Gourmand : Jean Arthur (If You Could Only Cook), dont la niaque culottée s'allie parfaitement au style guindé d'Herbert Marshall pour composer un solide duo comique et romantique, dans le plus pur style de l'actrice.
- Exotique : Marlene Dietrich (The Devil Is a Woman), qui au sein d'un film merveilleusement réalisé (quels décors, quel éclairage !!) parvient fort logiquement à séduire et à illuminer ses scènes, mais son jeu est parfois lourd ; j'hésite entre le reprocher à l'actrice ou considérer que ça ne fait qu'illustrer le caractère de son personnage.
- Explosif : Barbara Stanwyck (Annie Oakley), qui est comme toujours excellente, interprétant ici une fine gachette en n'oubliant pas de lui donner une forte personnalité et un charme tout "stanwyckien" ; le film perd cependant en valeur en s'appesantissant un peu trop à mon goût sur les déboires de l'alter-ego masculin.
- Parfumé : Merle Oberon (The Dark Angel), qui fait preuve d'une grande sensibilité dans le film où je l'ai découverte ; sa relation à Fredric March est intense et belle.
- Généreux : Kay Francis (Stranded), qui compose très joliment un personnage altruiste et admirable  ; son expressivité met bien en valeur l'humanité de son héroïne.
- Noble : Greta Garbo (Anna Karenina), qui fait du Garbo, et le fait bien, dans un film au rythme autrement trop peu soutenu pour soutenir mon intérêt ; on ressent à plein le dilemme qui déchire l'âme d'Anna, l'émotion s'écoule à flots à chaque mot, mais son jeu possède ses écueils habituels (surjeu, théâtralité).
- Ponctué de notes puissantes : Ann Harding (Peter Ibbetson), qui déploie au milieu du film un charisme très séduisant face à Gary Cooper, jusqu'à un magnifique "climax" ; le film dérive malheureusement sur un chemin mystico-romantique qui m'a perdu.
- Sans surprise : Irene Dunne (Magnificent Obsession), qui à l'image du film ne donne réellement satisfaction que dans la (très belle) seconde moitié, où l'héroïne se retrouve aveugle ; la grande performance du film revient cependant à Robert Taylor.

dimanche 8 octobre 2017

MEILLEURE ACTRICE 1930


Le Général Yen passe en revue les meilleures actrices de l'année 1930, une année qui voit les derniers feux du muet affronter une armada de "talkies" aux qualités inégales. Parmi les "women's pictures", dont sont extraites la plupart des performances citées dans cet article, prédominent les comédies mondaines et de remariage, ce qui donne un net avantage aux actrices possédant dans leur manche un atout de charme chic et raffiné. Mais cela ne suffit pas pour l'emporter...



La favorite du Général : MARY DUNCAN pour City Girl 
Avec City Girl, un film muet à l'esthétique remarquable par sa beauté sobre, F. W. Murnau donne le rôle de sa vie à Mary Duncan. Dotée d'une expressivité intense calibrée pour le cinéma muet, l'actrice dévoile subtilement toute une panoplie d'émotions, sans surjouer, ce qui lui permet à mes yeux, pour cette année 1930, de maintenir la suprématie du jeu muet sur le parlant. Elle incarne ici Kate, une jeune citadine à la forte personnalité, sexy et provocante, qui fait une irruption remarquée dans le quotidien d'une famille de la campagne. Si le scénario met en exergue l'opposition fille des villes vs. hommes des champs, le jeu de Mary, quant à lui, souligne les conflits internes d'une jeune femme qui verra ses certitudes éprouvées par les réactions hostiles à son arrivée - celle d'une intruse - dans un monde qui, pour certains, ne sera jamais le sien. 


Le tableau d'honneur

Elles l'ont courtisé, il ne les a pas élues. Mais le Général est magnanime, voyez plutôt :

- ANN HARDING pour Holiday : Oui, mon jugement est biaisé puisque j'adorais déjà ce personnage dans la version de 1938. Mais, même si j'ai une préférence pour la merveilleuse Linda incarnée par Katharine Hepburn, l'héroïne de 1930 est délicieusement envoûtante. Ann Harding la campe elle aussi de manière assez théâtrale, de façon probablement assez similaire à la pièce d'origine, mais elle est plus nuancée que Kate. Il s'agit peut-être de son rôle le plus abouti, sans aucun doute le plus lumineux.

NORMA SHEARER pour The Divorcee : Voilà une Norma que j'aime tout particulièrement. Dans un film très en avance sur son temps, mais qui manque hélas de dynamisme, elle sort du lot par sa présence à l'écran et son naturel désarmant. Qui plus est, elle domine les hommes avec classe et impose une vision moderne de la femme.

NANCY CARROLL pour The Devil's Holiday : Le charme opère tout de suite chez Nancy Carroll avec ce rôle qui permet à l'actrice de pétiller littéralement à l'écran en jeune "chercheuse d'or" a priori sans scrupules, qu'elle rend sympathique par sa bonhomie comique. La transition vers la femme inquiète et amoureuse est un peu brutale, due au scénario, mais l'émotion est au rendez-vous : on ne peut qu'adhérer.

MARLENE DIETRICH pour Morocco : Dans un film au charme exotique indéniable, Marlene envoûte deux hommes ainsi que moi-même, tout cela avec une certaine pudeur qui rajoute à son aura. Un regard comme souvent puissant. Sa prestation en fin de film est emplie d'une émotion majestueuse.



La revue terminée, le Général prend une pause bien méritée. Son célèbre thé recèle bien des mystères...

Le Thé du Général
- Noble : Constance Bennett (Sin Takes a Holiday), qui après un début de film agrémenté d'un charme discret se retrouve dans la peau de son personnage fétiche, la mondaine séductrice au regard pétillant et aux répliques mordantes.
- Corsé : Barbara Stanwyck (Ladies of Leisure), qui donne déjà un joli aperçu de ses talents et de sa personnalité à l'écran, bien affirmée.
- Sucré : Jeanette MacDonald (Monte Carlo), irrésistible par son charme comique dans cette comédie musicale imparfaite, mais qui se laisse regarder agréablement.
- Subtil : Nancy Carroll (Laughter), dont le jeu nuancé, allié à celui de son partenaire Fredric March, relève le matériel initial du film et permet de développer le caractère de son personnage, qu'elle ne rend cependant pas aussi attachant qu'elle le pourrait. 
- Fleuri : Norma Shearer (Let Us Be Gay), qui nous offre une performance particulièrement joviale et une transition physique pour le moins spectaculaire, le rôle l'amenant à nouveau à endosser les habits d'une femme divorcée qui se mue en mondaine frivole et séductrice.

dimanche 1 octobre 2017

MEILLEURE ACTRICE 1932

Le Général Yen passe en revue les meilleures actrices de l'année 1932...


La favorite du Général : CONSTANCE BENNETT pour What Price Hollywood? 
Un rôle bâti pour les Oscars. Une présence scénique fabuleuse. Une voix qui intrigue, oscillant entre tons rauques et pétillants. Voilà les atouts de Constance qui, dans un film critique envers le "système" de la fabrique à stars, nous offre une performance majuscule. La facilité déconcertante qu'elle déploie pour illustrer la transformation de la serveuse ambitieuse en star capricieuse mais attendrissante, alliée à son charme et son élégance indépassable, en font l'une des plus belles prestations du début des années 1930.


Le tableau d'honneur

Elles l'ont courtisé, il ne les a pas élues. Mais le Général est magnanime, voyez plutôt :

- KAY FRANCIS pour One Way Passage : C'est l'année Kay Francis, alors avec quatre grands rôles tous aussi croustillants les uns que les autres (dans Trouble in Paradise, Jewell Robbery, Man Wanted et One Way Passage), difficile de trancher. Je choisis One Way Passage pour l'intensité mélodramatique forte et néanmoins juste et sobre ainsi que pour la symbiose quasi poétique qu'elle entretient avec William Powell, dans un film que je ne peux que qualifier de sublime. 

- MIRIAM HOPKINS pour Trouble in Paradise : Quoique j'adore Kay Francis dans ce film, Miriam Hopkins n'en est pas moins lumineuse. Sa capacité comique et émotionnelle est peut-être à son sommet dans cette petite perle signée Lubitsch. Ses mines hilarantes, ses répliques ironiques, son alchimie avec Herbert Marshall et sa "jalousie" de Kay Francis sont à ne manquer sous aucun prétexte. 

- JEAN HARLOW pour Red-Headed Woman : Le mythe Harlow trouve ici tout son sens. La sulfureuse "blonde platine" (qui ici est rousse !), la plus grande prédatrice on-screen de l'époque, n'a jamais été aussi sensuelle et pourtant si humaine : si forte et si faible à la fois. Un personnage délicieusement antipathique à Hollywood, c'est suffisamment rare pour être souligné.

- MARLENE DIETRICH pour Shanghai Express : Son jeu "parlé" a beau être décevant (diction peu naturelle, même pour une Allemande), elle possède une telle classe  dans son jeu de corps et de regard qu'elle parvient à ensorceler son public, et à dominer le film tout en faisant ressortir le tragique et l'humilité de son personnage.


La revue terminée, le Général prend une pause bien méritée. Son célèbre thé recèle bien des mystères...

Le Thé du Général
- Fleuri : Jeanette Macdonald (One Hour With You), qui fait des ravages avec son talent comique très pré-code.
- Exotique : Maureen O'Sullivan (Tarzan, the Ape Man), qui campe le personnage le plus intéressant du film avec une certaine fougue et beaucoup de charme.
- Savoureux : Joan Crawford (Grand Hotel), pour moi le meilleur second rôle de l'année, ce qui lui vaut une mention ici, pour sa capacité à s'imposer au sein d'un casting de luxe et son alchimie avec les deux Barrymore.
- Pétillant : Marion Davies (Blondie of the Follies), une explosion d'émotions et d'humour dans son regard et sur les traits de son visage, au sein d'un film très moyen.
- Puissant : Joan Blondell (Three on a Match), d'une grande présence face à Ann Dvorak et une jeune Bette Davis.
- Piquant : Myrna Loy (The Animal Kingdom), qui dépeint d'une façon très justement contrastée une épouse jalouse et malicieuse, mais désemparée et combative.
- Doux : Ann Harding (The Animal Kingdom), qui donne une grande profondeur, empreinte d'humanité et de pudeur, à un personnage aux mœurs réprouvées par la société de l'époque, sans pour autant tomber dans l'angélisme et la naïveté.
- Sucré : Carole Lombard (Virtue), qui incarne avec justesse un personnage très pré-code, sexy et rebelle, loin de ses futures excentriques de la screwball comedy.
- Corsé : Irene Dunne (Back Street), beaucoup d'émotion et de justesse, qui lui permettent de dominer facilement le film, mais un intérêt limité.

lundi 18 septembre 2017

JOAN BLONDELL, LA DAME EN OR DE LA DÉPRESSION


La sémillante Joan Blondell (1906-1979) est l’une des actrices les plus représentatives du début des années 1930, marquées par deux phénomènes : l’ère Pré-Code dans l’industrie holywoodienne et la Grande Dépression dans le monde « réel ». Ainsi, elle connait son heure de gloire dans des films de gangsters ou d’escrocs, brillant notamment par son association comique et sentimentale avec James Cagney, ou encore dans des comédies musicales figurant le personnage-type de la chorus-girl désœuvrée et manipulatrice. Actrice joviale à la gouaille aguicheuse, elle s’est fait une spécialité des rôles de femmes au tempérament affirmé qui ne s’en laissent pas compter face aux hommes, sans pour autant se départir d’une féminité très sensuelle et surtout, d’une capacité à susciter l’émotion, bien aidée en cela par ses grands yeux bleus au pouvoir quasi hypnotique.


Blonde Crazy, la Belle et le Truand


Un film de Roy Del Ruth (1931), avec Joan Blondell, James Cagney et Ray Milland.

L’histoire : Après l’avoir aidée à obtenir un emploi dans un hôtel, Bert, un groom entreprenant, embarque Anne, une femme de chambre, dans un engrenage de petites escroqueries, tout en s’efforçant de la séduire.

Blonde Crazy est le film qui permet au duo James Cagney / Joan Blondell d’exprimer tout son potentiel, offrant au cinéma Pré-Code l’une de ses plus belles perles. L’alchimie entre les deux jeunes acteurs est évidente et, s’ils apparaissent ensemble dans pas moins de sept films, leur potentiel n’aura cependant jamais été autant exploité qu’ici. La faute probablement à la fin du Pré-Code, tant leur association en est caractéristique : lui, le petit escroc malin, aventureux et coureur de jupons ; elle, la working girl ambitieuse, sexy et indépendante. Ces profils correspondent aux personnages types des deux acteurs pendant toute la première partie de leur carrière, et pour lesquels ils sont passés à la postérité.

Joan Blondell aura rarement été aussi mise en valeur que dans Blonde Crazy. Des scènes osées pour l'époque renforcent sa capacité d'attraction, tandis que les dialogues lui permettent de montrer l'étendue de sa repartie face à un Cagney plus malicieux que jamais.

Le film oscille entre comédie et drame, alliant l’aura d’impertinence comique qui émane des deux protagonistes au contexte difficile de la Grande Dépression. Omniprésent dans les films de Blondell, cet univers de lendemains qui déchantent voit prospérer les escrocs et amène nos héros à lutter grâce à leur charme et à leur filouterie. Ces armes bien à eux les rendent attachants et leur permettent d’espérer atteindre le but de la plupart des personnages de film américains de cette époque, à savoir une vie meilleure, quoi qu’il puisse leur en coûter.


Blondie Johnson, la patronne de la pègre


Un film de Ray Enright (1933), avec Joan Blondell et Chester Morris.

L’histoire : A la mort de sa mère, Blondie Johnson, une jeune femme sans emploi, décide de s’enrichir par tous les moyens. A la suite de ses premières escroqueries, elle se rapproche de Danny, le bras droit du patron de la pègre locale.

Ici, pas de ressorts comiques, la Dépression produit ses effets les plus noirs, et le ton est donné d’entrée : l’héroïne quitte son emploi parce qu’elle est harcelée sexuellement, elle se voit refuser une aide sociale parce qu’elle a démissionné, et sa mère malade meurt. Difficile de faire plus tragique. « Blondie » Johnson va pourtant se ressaisir en choisissant la « voie de la facilité », pour paraphraser le discours moralisateur d’un prêtre et, après de petites escroqueries, elle se met à fréquenter les parrains de la pègre locale.

Blondie est un personnage assez fascinant, car c’est l’un des personnages de femme les plus dominants de tout le cinéma classique. Au pied du mur, dans un milieu masculin et machiste, elle parvient à devenir indispensable aux hommes les plus dangereux de la ville, et ce de manière crédible. Elle refuse d'utiliser ses charmes pour parvenir à ses fins et, en définitive, se révèle plus maligne que ses comparses masculins, jusqu'à tirer les ficelles elle-même. Evidemment, cela implique des sacrifices, et ses doutes, ses dilemmes et ses choix sont bien soulignés par le scénario.

Joan Blondell, quant à elle, donne une dimension humaine et fondamentalement sympathique à un personnage qui aurait pu se révéler vite désagréable à l'écran, ce qui aurait nui au propos du film. Ce rôle est probablement l’un de ses meilleurs et, fait marquant, bien que sa féminité ne la quitte jamais, elle joue ici surtout sur son charisme, qui a rarement été aussi développé. Avouons-le, l’absence d’un véritable alter ego masculin joue à plein : même si Chester Morris est crédible dans son rôle, son personnage reste au second plan par rapport à la personnalité de Blondie, ce qui permet de conserver jusqu’au bout l’image d’une femme forte mais seule, au milieu de toute une galerie d’hommes sans pitié.


Gold Diggers of 1933, la Dépression fait son show


Un film de Mervyn LeRoy (1933), chorégraphies de Busby Berkeley, avec Joan Blondell, Ruby Keeler, Aline MacMahon, Warren William et Dick Powell.

L’histoire : Quatre actrices de music-hall sans le sou sont embauchées par un producteur grâce à l’aide d’un jeune compositeur, qui s’implique dans le spectacle. Mais le frère de ce dernier ne l’entend pas de cette oreille...

Film emblématique de la Grande Dépression, Gold Diggers of 1933 l’est à double titre : il donne voix à des personnages qui luttent pour vivre comme ils le désireraient (les quatre comédiennes) et, dans les spectacles de celles-ci, il met en lumière l’état d’esprit de leur public, qui est aussi celui du film. Certaines phrases ou refrains sont frappants, tels « we want jobs » (nous voulons du travail) ou « remember my forgotten man » (« rappelez-vous de mon mari / fils / père que vous avez oublié », autrement dit que vous avez laissé tomber).

Bien qu’elle ne soit qu’un des nombreux personnages principaux, Joan détonne dans ce film : sa personnalité est la plus pétillante, ce qui lui permet de séduire son audience ; le numéro de fin du « forgotten man », l’un des meilleurs du genre, doit amplement son succès à sa capacité à émouvoir par son regard et sa voix d’une mélancolie à faire pleurer dans les chaumières.

Gold Diggers of 1933 est un bon film car bien équilibré : les numéros musicaux sont marquants pour le spectateur et participent à l’objet du film, qui est de parler de son époque de manière ludique ; chacune des héroïnes a son propre rôle dans le spectacle, en lien avec sa personnalité ; enfin, les personnages masculins possèdent tous un certain intérêt, et ne sont donc pas de simples supplétifs (Guy Kibbee apporte la performance comique, Warren William trouve un juste milieu entre sévérité et empathie, et Dick Powell est au centre de l’intrigue, à la fois intérêt amoureux d’une des actrices et pièce maîtresse du spectacle).


Et aussi…

- Night Nurse (1931), de William A. Wellman, avec Barbara Stanwyck : un second rôle qui permet à Joan Blondell de se mesurer au cocktail explosif du charme et du charisme de la jeune Barbara Stanwyck ; pari réussi, grâce à leur complicité de jeunes infirmières qui n’ont pas froid aux yeux.

- Three on a Match (1932), de Mervyn LeRoy, avec Ann Dvorak, Bette Davis et Warren William : un joli drame qui raconte les destins opposés de trois jeunes femmes ; Blondell sort du lot par sa personnalité pétillante ; Davis est un peu en retrait.

- Lawyer Man (1932), de William Dieterle, avec William Powell : un film avec William Powell est toujours un vrai plaisir, et le voir en duo avec une Joan en pleine forme est particulièrement réjouissant. Le scénario est cependant très conventionnel.

- A Tree Grows in Brooklyn (1945), d’Elia Kazan, avec Dorothy McGuire : une tranche de vie exposée ici de belle manière par Kazan ; Joan en tante un peu trop permissive apporte la touche de lumière dans un univers sombre et réaliste.

- Nightmare Alley (1947), d’Edmund Goulding, avec Tyrone Power : un des monuments de la grande année 1947, où Joan est l’une des trois femmes de la vie du personnage principal. Il s’agit d’ailleurs d’une belle performance, l’actrice apportant une dimension tragique au début du film, alors que le héros semble avoir un avenir radieux (voir aussi cet article pour une critique plus approfondie du film sur le blog).

- Lizzie (1957), de Hugo Haas, avec Eleanor Parker : Joan Blondell a pour moi l’avantage d’avoir évolué avec plusieurs de mes acteurs et actrices favoris, dont une Eleanor Parker à la triple personnalité. La performance de Joan a le mérite de souligner le caractère complexe de la relation entre l’héroïne et sa tante, mais le film est sans conteste entièrement dominé par Eleanor, dans l’un de ses meilleurs rôles.



dimanche 2 juillet 2017

PERSONNAGES FÉMININS FAVORIS DU CINÉMA CLASSIQUE

De retour d’une campagne aux confins de la Mongolie intérieure, le Général Yen passe en revue ses personnages favoris des films classiques, des deux côtés de l’Atlantique. D’abord, honneur aux dames…


L'élue du Général Yen : CLARA VARNER (Joanne Woodward) dans The Long, Hot Summer
La voici, ma grande gagnante. A la réflexion, Joanne Woodward possède ce qu’il faut pour me faire aimer ses personnages. Dans ce film très 1950s, qui n’est pas sans rappeler Cat on a Hot Tin Roof au niveau de l’ambiance de huis-clos dans une famille aisée du Vieux Sud, Clara est la fille sensée d’un Orson Welles autoritaire. Son charme tient en une personnalité séduisante, à la fois calme et indomptable, soulignée par le timbre de la voix chantante de l’actrice, unique en son genre. L’arrivée du paria Ben Quick (Paul Newman), que le patriarche prend sous son aile, ouvre un nouveau front pour Clara : les joutes verbales Newman / Woodward ne sont dépassées en sublime que par l’alchimie viscérale entre les deux acteurs, dont les regards brillants n’ont jamais été autant en harmonie – du moins à l’écran.


Le tableau d'honneur

Elles l'ont courtisé, il ne les a pas élues. Mais le Général est magnanime, voyez plutôt :

- CATHERINE (Michèle Morgan) dans Remorques : personnage mystérieux au magnétisme puissant, Catherine déploie un charme mélancolique d’épouse malheureuse, qui trouve en son sauveur une échappatoire. Une parenthèse enchantée, comme cette mythique balade sur la plage, où toute l’âme de cette femme semble visible au travers des yeux et de la voix de Michèle Morgan.

- LUISA GINGLEBUSCHER (Margaret Sullavan) dans The Good Fairy: la candeur absolument ravissante de Luisa ne l’empêche pas de déployer une personnalité très pétillante, qui fait le charme et l’humour d’un film à la saveur délicieusement surannée. Elle est tout simplement irrésistible dans la scène où elle essaye sa fourrure devant une glace qui répète sa silhouette à l’infini.

- ARLETTE (Danielle Darrieux) dans Battement de cœur : deuxième Française de ce classement, et pas n’importe laquelle. Arlette, l’apprentie voleuse qui se transforme en jeune femme mondaine, est l’un des personnages les plus drôles que nous ait donné le cinéma de cette époque : grimaces, sifflets, répliques mordantes et moues « à la Darrieux » sont au rendez-vous, le tout allié à une grâce toute féminine, typique de l’actrice.

- ALICE ADAMS (Katharine Hepburn) dans Alice Adams : Alice est certainement le personnage le plus attachant joué par Katharine Hepburn. Cette jeune fille qui rêve de s'élever socialement, de vivre dans un monde à la Jane Austen, est adorable, irritante, drôle et émouvante tout à la fois.



samedi 20 mai 2017

ODD MAN OUT – Huit heures de sursis


Réalisation : Carol Reed
Genre : Film noir
Date de sortie : 30 janvier 1947 (Royaume-Uni)
Scénario : R.C. Sherriff, d’après le roman de F.L. Green
Photographie : Robert Krasker
Musique : William Alwyn
Durée : 116 min
Casting :                
James Mason : Johnny McQueen
Kathleen Ryan : Kathleen Sullivan
Robert Newton : Lukey
Cyril Cusack : Pat
F.J. McCormick : Shell
Denis O'Dea : l'inspecteur
W.G. Fay : le père Tom



L’HISTOIRE

Une ville d’Irlande du Nord, dans un contexte d’insurrection nationaliste. A la suite d’un braquage qui a mal tourné, Johnny McQueen, un nationaliste irlandais, est grièvement blessé et est traqué par la police britannique…



L’AVIS DU GENERAL YEN

Amis des ambiances de fin du jour, accourrez ! Accourrez, car il est question ici d’un fleuron du genre « noir », le premier chef d’œuvre du grand cinéaste britannique Carol Reed. Plus encore que The Third Man, qui est plus connu, Odd Man Out atteint un niveau de perfection cinématographique rare en créant une symphonie sombre et pourtant sublime, qui combine la maîtrise de l’art visuel « noir » et l’instauration méticuleuse d’un niveau de tension fiévreuse jusqu’au climax final.  

Voilà encore une jolie pierre à rajouter à l’édifice de l’année 1947, l’une des plus glorieuses du cinéma anglo-saxon, en tout cas si je me fie à mes propres goûts. Nous avons d’ailleurs déjà pu sur ce même blog louer les mérites de Nightmare Alley, l’apogée de Tyrone Power, Body and Soul, celui de John Garfield, Black Narcissus, la grande œuvre de Powell et Pressburger et The Ghost and Mrs. Muir, premier joyau de Mankiewicz.

Odd Man Out s’ancre dès le départ dans une réalité trouble, à la fois indéfinie dans son lieu – quelque ville nord-irlandaise – et pourtant parfaitement identifiable par son contexte – la lutte armée de l’IRA, ici non nommée. Dans cet univers, chose remarquable, on ne distingue pas « les bons » contre « les mauvais », mais ceux qui sont hostiles ou non au « héros », Johnny McQueen. En évacuant toute morale simpliste, le film se pose en témoin objectif d’un drame humain : la traque d’un fuyard isolé, vue de son point de vue, mais aussi de ses compagnons d’armes et de divers habitants, qui font face à un dilemme. Par conséquent, le film se rapproche des codes du thriller, jouant sur la peur, omniprésente mais encadrée par l’impression propre au film noir que le destin, implacable, est en marche.

Bien sûr, la réalisation est ici poussée au rang d’art. Les choix de plans et de décors concourent à créer un univers qui semble encercler le « héros », à mesure que la nuit tombe. Les scènes de fuite, de Johnny (boitant) ou de ses camarades (courant), sont les plus remarquables, ponctuées d’une musique splendide. Celle-ci envoûte le spectateur dès le générique, comme souvent le font les meilleurs des films noirs, de Double Indemnity à Sunset Boulevard.

Parmi les acteurs se détache inévitablement le « héros », James Mason, dont le phrasé et le regard conviennent parfaitement pour exprimer toute la mélancolie d’un homme qui tente de toutes ses forces d’échapper à un sort funeste. Autre personnage qui contient une forte essence tragique, la calme mais vigoureuse Kathleen, interprétée par Kathleen Ryan, se bat (ou devrais-je dire, se débat) en parallèle pour sauver celui qu’elle aime. Ses meilleurs moments sont sans conteste ceux dans lesquels elle « affronte » l’inspecteur de police, froid et pourtant bienveillant, fait étonnant (mais intelligent) puisqu’il représente pour le spectateur la principale menace pour Johnny. Le film présente également toute une galerie de personnages secondaires aux profils marquants, le plus intéressant, au vu du contexte politique, étant le prêtre, le père Tom. Celui-ci figure le refuge, à la fois au sens propre et au sens moral du terme. Son rôle de sage permet de mettre en valeur par contraste le désespoir de Kathleen.


NOTE : 9/10. Dans la filmographie de Reed, je place Odd Man Out devant ses autres pièces maîtresses que sont The Third Man et Fallen Idol. Il se dégage de ce film une humanité forte, comme s’il fallait placer les hommes dans des situations dramatiques pour en faire ressortir l’essentiel : leurs sentiments. La beauté des scènes nocturnes est telle qu’elle n’a peut-être jamais été égalée. Quant au regard trouble du personnage principal, il restera ancré pour longtemps dans le vôtre.