lundi 18 septembre 2017

JOAN BLONDELL, LA DAME EN OR DE LA DÉPRESSION


La sémillante Joan Blondell (1906-1979) est l’une des actrices les plus représentatives du début des années 1930, marquées par deux phénomènes : l’ère Pré-Code dans l’industrie holywoodienne et la Grande Dépression dans le monde « réel ». Ainsi, elle connait son heure de gloire dans des films de gangsters ou d’escrocs, brillant notamment par son association comique et sentimentale avec James Cagney, ou encore dans des comédies musicales figurant le personnage-type de la chorus-girl désœuvrée et manipulatrice. Actrice joviale à la gouaille aguicheuse, elle s’est fait une spécialité des rôles de femmes au tempérament affirmé qui ne s’en laissent pas compter face aux hommes, sans pour autant se départir d’une féminité très sensuelle et surtout, d’une capacité à susciter l’émotion, bien aidée en cela par ses grands yeux bleus au pouvoir quasi hypnotique.


Blonde Crazy, la Belle et le Truand


Un film de Roy Del Ruth (1931), avec Joan Blondell, James Cagney et Ray Milland.

L’histoire : Après l’avoir aidée à obtenir un emploi dans un hôtel, Bert, un groom entreprenant, embarque Anne, une femme de chambre, dans un engrenage de petites escroqueries, tout en s’efforçant de la séduire.

Blonde Crazy est le film qui permet au duo James Cagney / Joan Blondell d’exprimer tout son potentiel, offrant au cinéma Pré-Code l’une de ses plus belles perles. L’alchimie entre les deux jeunes acteurs est évidente et, s’ils apparaissent ensemble dans pas moins de sept films, leur potentiel n’aura cependant jamais été autant exploité qu’ici. La faute probablement à la fin du Pré-Code, tant leur association en est caractéristique : lui, le petit escroc malin, aventureux et coureur de jupons ; elle, la working girl ambitieuse, sexy et indépendante. Ces profils correspondent aux personnages types des deux acteurs pendant toute la première partie de leur carrière, et pour lesquels ils sont passés à la postérité.

Joan Blondell aura rarement été aussi mise en valeur que dans Blonde Crazy. Des scènes osées pour l'époque renforcent sa capacité d'attraction, tandis que les dialogues lui permettent de montrer l'étendue de sa repartie face à un Cagney plus malicieux que jamais.

Le film oscille entre comédie et drame, alliant l’aura d’impertinence comique qui émane des deux protagonistes au contexte difficile de la Grande Dépression. Omniprésent dans les films de Blondell, cet univers de lendemains qui déchantent voit prospérer les escrocs et amène nos héros à lutter grâce à leur charme et à leur filouterie. Ces armes bien à eux les rendent attachants et leur permettent d’espérer atteindre le but de la plupart des personnages de film américains de cette époque, à savoir une vie meilleure, quoi qu’il puisse leur en coûter.


Blondie Johnson, la patronne de la pègre


Un film de Ray Enright (1933), avec Joan Blondell et Chester Morris.

L’histoire : A la mort de sa mère, Blondie Johnson, une jeune femme sans emploi, décide de s’enrichir par tous les moyens. A la suite de ses premières escroqueries, elle se rapproche de Danny, le bras droit du patron de la pègre locale.

Ici, pas de ressorts comiques, la Dépression produit ses effets les plus noirs, et le ton est donné d’entrée : l’héroïne quitte son emploi parce qu’elle est harcelée sexuellement, elle se voit refuser une aide sociale parce qu’elle a démissionné, et sa mère malade meurt. Difficile de faire plus tragique. « Blondie » Johnson va pourtant se ressaisir en choisissant la « voie de la facilité », pour paraphraser le discours moralisateur d’un prêtre et, après de petites escroqueries, elle se met à fréquenter les parrains de la pègre locale.

Blondie est un personnage assez fascinant, car c’est l’un des personnages de femme les plus dominants de tout le cinéma classique. Au pied du mur, dans un milieu masculin et machiste, elle parvient à devenir indispensable aux hommes les plus dangereux de la ville, et ce de manière crédible. Elle refuse d'utiliser ses charmes pour parvenir à ses fins et, en définitive, se révèle plus maligne que ses comparses masculins, jusqu'à tirer les ficelles elle-même. Evidemment, cela implique des sacrifices, et ses doutes, ses dilemmes et ses choix sont bien soulignés par le scénario.

Joan Blondell, quant à elle, donne une dimension humaine et fondamentalement sympathique à un personnage qui aurait pu se révéler vite désagréable à l'écran, ce qui aurait nui au propos du film. Ce rôle est probablement l’un de ses meilleurs et, fait marquant, bien que sa féminité ne la quitte jamais, elle joue ici surtout sur son charisme, qui a rarement été aussi développé. Avouons-le, l’absence d’un véritable alter ego masculin joue à plein : même si Chester Morris est crédible dans son rôle, son personnage reste au second plan par rapport à la personnalité de Blondie, ce qui permet de conserver jusqu’au bout l’image d’une femme forte mais seule, au milieu de toute une galerie d’hommes sans pitié.


Gold Diggers of 1933, la Dépression fait son show


Un film de Mervyn LeRoy (1933), chorégraphies de Busby Berkeley, avec Joan Blondell, Ruby Keeler, Aline MacMahon, Warren William et Dick Powell.

L’histoire : Quatre actrices de music-hall sans le sou sont embauchées par un producteur grâce à l’aide d’un jeune compositeur, qui s’implique dans le spectacle. Mais le frère de ce dernier ne l’entend pas de cette oreille...

Film emblématique de la Grande Dépression, Gold Diggers of 1933 l’est à double titre : il donne voix à des personnages qui luttent pour vivre comme ils le désireraient (les quatre comédiennes) et, dans les spectacles de celles-ci, il met en lumière l’état d’esprit de leur public, qui est aussi celui du film. Certaines phrases ou refrains sont frappants, tels « we want jobs » (nous voulons du travail) ou « remember my forgotten man » (« rappelez-vous de mon mari / fils / père que vous avez oublié », autrement dit que vous avez laissé tomber).

Bien qu’elle ne soit qu’un des nombreux personnages principaux, Joan détonne dans ce film : sa personnalité est la plus pétillante, ce qui lui permet de séduire son audience ; le numéro de fin du « forgotten man », l’un des meilleurs du genre, doit amplement son succès à sa capacité à émouvoir par son regard et sa voix d’une mélancolie à faire pleurer dans les chaumières.

Gold Diggers of 1933 est un bon film car bien équilibré : les numéros musicaux sont marquants pour le spectateur et participent à l’objet du film, qui est de parler de son époque de manière ludique ; chacune des héroïnes a son propre rôle dans le spectacle, en lien avec sa personnalité ; enfin, les personnages masculins possèdent tous un certain intérêt, et ne sont donc pas de simples supplétifs (Guy Kibbee apporte la performance comique, Warren William trouve un juste milieu entre sévérité et empathie, et Dick Powell est au centre de l’intrigue, à la fois intérêt amoureux d’une des actrices et pièce maîtresse du spectacle).


Et aussi…

- Night Nurse (1931), de William A. Wellman, avec Barbara Stanwyck : un second rôle qui permet à Joan Blondell de se mesurer au cocktail explosif du charme et du charisme de la jeune Barbara Stanwyck ; pari réussi, grâce à leur complicité de jeunes infirmières qui n’ont pas froid aux yeux.

- Three on a Match (1932), de Mervyn LeRoy, avec Ann Dvorak, Bette Davis et Warren William : un joli drame qui raconte les destins opposés de trois jeunes femmes ; Blondell sort du lot par sa personnalité pétillante ; Davis est un peu en retrait.

- Lawyer Man (1932), de William Dieterle, avec William Powell : un film avec William Powell est toujours un vrai plaisir, et le voir en duo avec une Joan en pleine forme est particulièrement réjouissant. Le scénario est cependant très conventionnel.

- A Tree Grows in Brooklyn (1945), d’Elia Kazan, avec Dorothy McGuire : une tranche de vie exposée ici de belle manière par Kazan ; Joan en tante un peu trop permissive apporte la touche de lumière dans un univers sombre et réaliste.

- Nightmare Alley (1947), d’Edmund Goulding, avec Tyrone Power : un des monuments de la grande année 1947, où Joan est l’une des trois femmes de la vie du personnage principal. Il s’agit d’ailleurs d’une belle performance, l’actrice apportant une dimension tragique au début du film, alors que le héros semble avoir un avenir radieux (voir aussi cet article pour une critique plus approfondie du film sur le blog).

- Lizzie (1957), de Hugo Haas, avec Eleanor Parker : Joan Blondell a pour moi l’avantage d’avoir évolué avec plusieurs de mes acteurs et actrices favoris, dont une Eleanor Parker à la triple personnalité. La performance de Joan a le mérite de souligner le caractère complexe de la relation entre l’héroïne et sa tante, mais le film est sans conteste entièrement dominé par Eleanor, dans l’un de ses meilleurs rôles.



dimanche 2 juillet 2017

PERSONNAGES FÉMININS FAVORIS DU CINÉMA CLASSIQUE

De retour d’une campagne aux confins de la Mongolie intérieure, le Général Yen passe en revue ses personnages favoris des films classiques, des deux côtés de l’Atlantique. D’abord, honneur aux dames…


L'élue du Général Yen : CLARA VARNER (Joanne Woodward) dans The Long, Hot Summer
La voici, ma grande gagnante. A la réflexion, Joanne Woodward possède ce qu’il faut pour me faire aimer ses personnages. Dans ce film très 1950s, qui n’est pas sans rappeler Cat on a Hot Tin Roof au niveau de l’ambiance de huis-clos dans une famille aisée du Vieux Sud, Clara est la fille sensée d’un Orson Welles autoritaire. Son charme tient en une personnalité séduisante, à la fois calme et indomptable, soulignée par le timbre de la voix chantante de l’actrice, unique en son genre. L’arrivée du paria Ben Quick (Paul Newman), que le patriarche prend sous son aile, ouvre un nouveau front pour Clara : les joutes verbales Newman / Woodward ne sont dépassées en sublime que par l’alchimie viscérale entre les deux acteurs, dont les regards brillants n’ont jamais été autant en harmonie – du moins à l’écran.


Le tableau d'honneur

Elles l'ont courtisé, il ne les a pas élues. Mais le Général est magnanime, voyez plutôt :

- CATHERINE (Michèle Morgan) dans Remorques : personnage mystérieux au magnétisme puissant, Catherine déploie un charme mélancolique d’épouse malheureuse, qui trouve en son sauveur une échappatoire. Une parenthèse enchantée, comme cette mythique balade sur la plage, où toute l’âme de cette femme semble visible au travers des yeux et de la voix de Michèle Morgan.

- LUISA GINGLEBUSCHER (Margaret Sullavan) dans The Good Fairy: la candeur absolument ravissante de Luisa ne l’empêche pas de déployer une personnalité très pétillante, qui fait le charme et l’humour d’un film à la saveur délicieusement surannée. Elle est tout simplement irrésistible dans la scène où elle essaye sa fourrure devant une glace qui répète sa silhouette à l’infini.

- ARLETTE (Danielle Darrieux) dans Battement de cœur : deuxième Française de ce classement, et pas n’importe laquelle. Arlette, l’apprentie voleuse qui se transforme en jeune femme mondaine, est l’un des personnages les plus drôles que nous ait donné le cinéma de cette époque : grimaces, sifflets, répliques mordantes et moues « à la Darrieux » sont au rendez-vous, le tout allié à une grâce toute féminine, typique de l’actrice.

- ALICE ADAMS (Katharine Hepburn) dans Alice Adams : Alice est certainement le personnage le plus attachant joué par Katharine Hepburn. Cette jeune fille qui rêve de s'élever socialement, de vivre dans un monde à la Jane Austen, est adorable, irritante, drôle et émouvante tout à la fois.



samedi 20 mai 2017

ODD MAN OUT – Huit heures de sursis


Réalisation : Carol Reed
Genre : Film noir
Date de sortie : 30 janvier 1947 (Royaume-Uni)
Scénario : R.C. Sherriff, d’après le roman de F.L. Green
Photographie : Robert Krasker
Musique : William Alwyn
Durée : 116 min
Casting :                
James Mason : Johnny McQueen
Kathleen Ryan : Kathleen Sullivan
Robert Newton : Lukey
Cyril Cusack : Pat
F.J. McCormick : Shell
Denis O'Dea : l'inspecteur
W.G. Fay : le père Tom



L’HISTOIRE

Une ville d’Irlande du Nord, dans un contexte d’insurrection nationaliste. A la suite d’un braquage qui a mal tourné, Johnny McQueen, un nationaliste irlandais, est grièvement blessé et est traqué par la police britannique…



L’AVIS DU GENERAL YEN

Amis des ambiances de fin du jour, accourrez ! Accourrez, car il est question ici d’un fleuron du genre « noir », le premier chef d’œuvre du grand cinéaste britannique Carol Reed. Plus encore que The Third Man, qui est plus connu, Odd Man Out atteint un niveau de perfection cinématographique rare en créant une symphonie sombre et pourtant sublime, qui combine la maîtrise de l’art visuel « noir » et l’instauration méticuleuse d’un niveau de tension fiévreuse jusqu’au climax final.  

Voilà encore une jolie pierre à rajouter à l’édifice de l’année 1947, l’une des plus glorieuses du cinéma anglo-saxon, en tout cas si je me fie à mes propres goûts. Nous avons d’ailleurs déjà pu sur ce même blog louer les mérites de Nightmare Alley, l’apogée de Tyrone Power, Body and Soul, celui de John Garfield, Black Narcissus, la grande œuvre de Powell et Pressburger et The Ghost and Mrs. Muir, premier joyau de Mankiewicz.

Odd Man Out s’ancre dès le départ dans une réalité trouble, à la fois indéfinie dans son lieu – quelque ville nord-irlandaise – et pourtant parfaitement identifiable par son contexte – la lutte armée de l’IRA, ici non nommée. Dans cet univers, chose remarquable, on ne distingue pas « les bons » contre « les mauvais », mais ceux qui sont hostiles ou non au « héros », Johnny McQueen. En évacuant toute morale simpliste, le film se pose en témoin objectif d’un drame humain : la traque d’un fuyard isolé, vue de son point de vue, mais aussi de ses compagnons d’armes et de divers habitants, qui font face à un dilemme. Par conséquent, le film se rapproche des codes du thriller, jouant sur la peur, omniprésente mais encadrée par l’impression propre au film noir que le destin, implacable, est en marche.

Bien sûr, la réalisation est ici poussée au rang d’art. Les choix de plans et de décors concourent à créer un univers qui semble encercler le « héros », à mesure que la nuit tombe. Les scènes de fuite, de Johnny (boitant) ou de ses camarades (courant), sont les plus remarquables, ponctuées d’une musique splendide. Celle-ci envoûte le spectateur dès le générique, comme souvent le font les meilleurs des films noirs, de Double Indemnity à Sunset Boulevard.

Parmi les acteurs se détache inévitablement le « héros », James Mason, dont le phrasé et le regard conviennent parfaitement pour exprimer toute la mélancolie d’un homme qui tente de toutes ses forces d’échapper à un sort funeste. Autre personnage qui contient une forte essence tragique, la calme mais vigoureuse Kathleen, interprétée par Kathleen Ryan, se bat (ou devrais-je dire, se débat) en parallèle pour sauver celui qu’elle aime. Ses meilleurs moments sont sans conteste ceux dans lesquels elle « affronte » l’inspecteur de police, froid et pourtant bienveillant, fait étonnant (mais intelligent) puisqu’il représente pour le spectateur la principale menace pour Johnny. Le film présente également toute une galerie de personnages secondaires aux profils marquants, le plus intéressant, au vu du contexte politique, étant le prêtre, le père Tom. Celui-ci figure le refuge, à la fois au sens propre et au sens moral du terme. Son rôle de sage permet de mettre en valeur par contraste le désespoir de Kathleen.


NOTE : 9/10. Dans la filmographie de Reed, je place Odd Man Out devant ses autres pièces maîtresses que sont The Third Man et Fallen Idol. Il se dégage de ce film une humanité forte, comme s’il fallait placer les hommes dans des situations dramatiques pour en faire ressortir l’essentiel : leurs sentiments. La beauté des scènes nocturnes est telle qu’elle n’a peut-être jamais été égalée. Quant au regard trouble du personnage principal, il restera ancré pour longtemps dans le vôtre.

mardi 21 février 2017

TOP 5 : REALISATEURS DE L’AGE D’OR


Dégustant son thé vert citron d’une main, le Général Yen manie sa « plume » de l’autre pour porter son regard acéré sur les quelque cent cinquante cinéastes figurant sur sa liste. Nombreux sont les Grands et la lutte est rude, et le soleil a disparu de l’horizon lorsque son choix se porte finalement sur cinq noms, dont chacun mérite sa place au panthéon des réalisateurs. Et voici pourquoi.


N°5 : Alfred Hitchcock, maître de l’ombre


Hitchcock est le Maître, cela va sans dire, mais de là à le faire figurer dans mes cinq ? Ce n’était pas évident pour moi, d’autant qu’il n’a pas son pareil pour me frustrer, en particulier avec des fins abruptes et pas toujours satisfaisantes dans le feu du moment. Mais voilà, il me suffit de ne jeter qu’un seul coup d’œil à mes notes pour me rendre compte que quasiment tous ses films sont bons, et une majorité sont excellents. Même s’il m’a souvent manqué un « petit quelque chose en plus », ses films des années 30 (période britannique parlante) et années 40 (débuts américains), à savoir mon ère de prédilection, forment un tout qui fait figure de référence.

Le style de Hitchcock : en me limitant aux années 30 et 40, que je connais mieux, on retrouve chez le cinéaste britannique une véritable marque de fabrique. Si le suspense n’est pas encore aussi abouti que quelques années plus tard, Hitchcock est à la foi novateur et ancré dans son époque : j’ai un coup de cœur pour l’atmosphère très anglaise de The 39 Steps ou The Lady Vanishes, tandis que ses premiers films américains sont des précurseurs du film noir.

« Revue générale » : A l’exception notable d’Ingrid Bergman, qui possède un charisme quasiment physique, j’ai souvent eu l’impression que les premiers rôles féminins étaient un peu fades chez Hitchcock. Probablement à cause de la propension de celui-ci à dépeindre des blondes froides, distantes et en danger permanent. Même les stars masculines qui se succèdent ne me paraissent pas si transcendantes ! Il faut dire que tous ces personnages semblent souvent les jouets du destin, alias Hitchcock lui-même, et cela valorise évidemment ses films. Et puis, il sait mettre en valeur les beautés féminines, de Madeleine Carroll à Kim Novak en passant par Margaret Lockwood. Alors...

« Décorations »

Au terme de sa revue, le Général Yen honore les trois meilleurs films du réalisateur…

Ordre du Général : Rebecca (1940). Peut-être le plus beau film de Hitchcock, esthétiquement parlant ; l’ambiance gothique oppressante et mystérieuse, matérialisée par le manoir et une gouvernante inquiétante, semble vouloir comme avaler une Joan Fontaine scintillante.

Croix de Yen, 1ère classe : Shadow of a Doubt (1943). Celui-ci est peut-être le plus abouti, sur sa forme comme sur le fond, et je n’ai pas grand-chose à redire à cette petite merveille de huis-clos familial dans une petite ville provinciale. A noter, l’un des meilleurs rôles de la jeune Teresa Wright.

Croix de Yen, 2ème classe :  Spellbound (1945). Un thriller psychanalytique profond, intéressant et rondement mené, dominé par une Ingrid Bergman en forme en doctoresse inquisitrice.


N°4 : Preston Sturges, génie de la plume


J’ai beaucoup d’admiration pour Sturges, et même s’il s’agit de celui des cinq dont j’ai vu le moins de films, son talent inimitable d’écriture (des scénarios et des dialogues) et son esprit doué pour un humour fin et rempli de références en font l’un des cinéastes les plus brillants de l’Âge d’or.

Le style de Sturges : scénariste à succès devenu réalisateur génial, Sturges n’a pas son pareil pour concocter des comédies hilarantes, en créant une sorte de cinéma post- « screwball comedies » (comédies loufoques), renouvelant un genre qui a eu son heure de gloire à la fin des années 30.

« Revue générale » : Sturges met en valeur ses acteurs, tenez-le-vous pour dit. Car oui : il a réussi à me faire apprécier Joel McCrea (Sullivan’s Travels). Joel McCrea ! De même, Eddie Bracken parait être un génie comique dans Hail the Conquering Hero. Quant à Barbara Stanwyck, elle a rarement été aussi brillante que dans The Lady Eve… Mais ça, ce n’est pas une surprise !

« Décorations » 

Au terme de sa revue, le Général Yen honore les trois meilleurs films du réalisateur…

Ordre du Général : The Lady Eve (1941). Parodie complexe du mythe biblique d’Adam et Eve, ce film permet à Sturges de faire preuve de toute sa subtilité légendaire. Les références sont nombreuses, l’humour caustique est dégainé avec charisme par Barbara Stanwyck et l’ensemble est une grande réussite.

Croix de Yen, 1ère classe : Hail the Conquering Hero (1944). Moins fin que le précédent, mais encore plus drôle, celui-ci valorise le comique de situation en mettant en scène un anti-héros qui devient à son corps défendant la coqueluche de sa ville natale.

Croix de Yen, 2ème classe : Sullivan’s Travels (1941). La référence est cette fois dirigée vers Gulliver, et le registre est légèrement différent puisque s’il s’agit bien d’une comédie, on glisse ici vers la satire sociale. McCrea est brillant et Veronica Lake captivante dès qu’elle apparaît à l’écran.


N°3 : Rouben Mamoulian, virtuose visionnaire


Contrairement à Sturges, Rouben Mamoulian brille moins par ses scénarios que par son prodigieux sens de l’art de la mise en scène, surtout si l’on considère l’époque de ses plus grands films : le tout début de l’ère du cinéma parlant, les années 31-33, une époque où les réalisateurs tentaient plus d’apprivoiser le son et d’intégrer des dialogues à leurs films que d’innover en matière d’image. Quand l’on voit que certains de ses films font encore figure de références aujourd’hui, on ne peut que constater l’avance qu’avait ce cinéaste sur son temps.

Le style de Mamoulian : touche à tout, Mamoulian a brillé aussi bien dans la comédie musicale que dans le drame historique ou le fantastique. Fort pour rendre son sujet divertissant, il n’hésite pas à user de sa caméra de diverses manières pour proposer plans suggestifs (« la scène de la jambe » de Miriam Hopkins dans Dr. Jekyll and Mr. Hyde), comiques (la poursuite du faon dans Love Me Tonight) ou énergiques (le plan sur les roues du train dans le finale de Love Me Tonight, l’entrée en scène de Garbo dans Queen Christina).

« Revue générale » : Avec lui, les acteurs sont à la fête. Difficile de ne pas être conquis par Greta Garbo dans Queen Christina ou Fredric March dans Dr. Jekyll and Mr. Hyde. Même les seconds rôles sont à la fête malgré un temps d’écran limité, comme les séduisantes Miriam Hopkins dans Dr. Jekyll et Myrna Loy dans Love Me Tonight.

« Décorations » 

Au terme de sa revue, le Général Yen honore les trois meilleurs films du réalisateur…

Ordre du Général : Love Me Tonight (1932). Comédie musicale fabuleuse, remplie d’astuces techniques provoquant effets comiques ou accélérant le rythme, ce film atteint des sommets.

Croix de Yen, 1ère classe : Queen Christina (1933). La meilleure prestation de Garbo, ce qui suffit à en faire un mythe. Mais il est bien plus que cela avec son grandiose et son délicieux arrière-goût scandinave.

Croix de Yen, 2ème classe :  Dr. Jekyll and Mr. Hyde (1931). Les effets "d'horreur", en particulier le maquillage de Hyde, ont vieilli, mais le tout reste encore aujourd’hui saisissant. L’atmosphère très sombre est finement travaillée et a des références bien européennes…


N°2 : Ernst Lubitsch, prince du raffinement


Il aurait pu être premier. Et il s’en faut de peu. Mais Ernst Lubitsch, l’Allemand à l’œil rieur, n’en reste pas moins pour moi l’un de ces merveilleux conteurs qui jongle avec adresse entre senteurs d’autrefois et audace d’avant-garde. Roi des sous-entendus cachés dans sa mise en scène, ses fameux clins d’œil, Lubitsch m’avait étonnamment laissé de marbre au départ, son univers me paraissant trop froid. Et puis ce fut le déclic : la subtilité de son humour, qui imprègne les dialogues de ses films, n’a d’égale que la subtilité de sa réalisation, où tout semble avoir un sens, une place, pour concourir à l’excellence et laisser une impression de perfection.

Le style de Lubitsch : dans la mise en scène, une opposition de style frappe : intérieurs souvent modernes, anguleux et hauts de plafond, mais extérieurs traditionnels, de carte postale, qu’il s’agisse de Paris, capitale du raffinement chez Lubitsch, de Venise ou de la campagne anglaise. On remarquera une prédilection pour les milieux aristocratiques ou bourgeois, qui sont à la fois objet de désir et de satire : la comédie, qu’elle soit musicale, romantique ou satirique, est reine chez l’Allemand.

« Revue générale » : Tout pour les actrices, ou presque ! Les dames sont chouchoutées, et je dois en grande partie à Lubitsch mon attachement pour Jeanette MacDonald, Margaret Sullavan, Kay Francis et Miriam Hopkins… Côté acteurs, Maurice Chevalier est immanquable dans toutes les comédies musicales lubitschiennes ou presque (mais il faut apprécier son style très franchouillard) et surtout, Charles Boyer est une révélation de comique élégant dans Cluny Brown (là encore avec un certain accent, mais plus distingué). Et puis, pour faire rire Garbo sans accroc, il fallait bien un Lubitsch (Ninotchka) !

« Décorations » 

Au terme de sa revue, le Général Yen honore les trois meilleurs films du réalisateur… (et il précise que le choix n'a pas été sans mal !)

Ordre du Général : The Shop Around the Corner (1940). Le célèbre chef d’œuvre n’a pas pris une ride et possède une saveur toute liée au charme d’une Budapest fantasmée, comme l’Europe d’avant-guerre de manière générale chez le cinéaste allemand.

Croix de Yen, 1ère classe : Cluny Brown (1946). Une excellente surprise, à vrai dire le film qui m’a fait aimer Lubitsch, même s’il se distingue sur de nombreux points des autres grands noms du réalisateur. L’humour est fin, et la naïveté de Jennifer Jones combinée au charisme comique de Boyer font le reste.

Croix de Yen, 2ème classe :  The Love Parade (1929). J’aurais pu citer l’excellent Design for Living (et son ménage à trois ! Quand on parle d’audace…) ou me rabattre vers une comédie musicale plus aboutie comme The Merry Widow, mais j’adore l’aspect très pré-code de celui-ci. Jeanette MacDonald n’a jamais été aussi drôle, elle domine la première partie du film comme une reine, et le tout semble si novateur (1929 !), que j’adhère complètement.


N°1 : William Wyler, roi parmi les cinéastes


Ben-Hur, le mythe des péplums ? C’est lui. Vacances romaines, l’émergence de l’iconique Audrey Hepburn ? C’est lui. Les meilleurs films de la grande Bette Davis ? C’est lui. Ces quelques noms à eux seuls montrent à quel niveau se situe William Wyler dans le panthéon de l’histoire du cinéma. C’est bien simple : je ne compte plus le nombre de ses films que j’ai aimés avant de me dire « tiens, mais c’est un Wyler ! » Et peu à peu, film après film, je n’ai pu que me rendre à l’évidence : si Wyler n’a pas le style le plus fascinant ni le plus identifié, s’il ne possède pas une « patte » comme un Lubitsch, il sait s’entourer de talents et transforme tout ce qu’il entreprend en or.

Le style de Wyler : une atmosphère toujours très finement travaillée, que ce soit dans le genre noir (Wuthering Heights, The Letter), romantique (la belle Rome de Roman Holiday) ou mélodramatique (The Best Years of Our Lives). Tout est mis en œuvre pour créer un film avec sa propre identité (les landes anglaises de Wuthering Heights, le Vieux Sud de Jezebel, la Budapest de The Good Fairy).

« Revue générale » : au-delà de sa maîtrise de l’ambiance de ses films, Wyler reste pour moi celui qui m’a fait apprécier des performances d’actrices comme Bette Davis (le triptyque Jezebel, The Letter, The Little Foxes), Mary Astor (un bon second rôle dans Dodsworth) ou Audrey Hepburn (Roman Holiday), en leur donnant force et féminité, une forme de charme supplémentaire. Il a aussi donné parmi leurs meilleurs rôles à certaines de mes favorites, comme Merle Oberon (Wuthering Heights, These Three) ou Myrna Loy (The Best Years). Idem chez les acteurs, avec Dana Andrews (The Best Years) et Kirk Douglas (le très intéressant huis-clos Detective Story). Je note aussi une prédilection pour le très distingué Herbert Marshall, bien à sa place dans l’humoristique The Good Fairy et excellent face à une diabolique Bette Davis dans The Little Foxes et The Letter.

« Décorations »

Au terme de sa revue, le Général Yen honore les trois meilleurs films du réalisateur…

Ordre du Général : Wuthering Heights (1939). Un chef d’œuvre de réalisation, dans un style gothique et romantique, qui donne un souffle mystérieux et grandiose au roman d’Emily Brontë et sublime les deux anti-héros joués par Laurence Olivier et Merle Oberon.

Croix de Yen, 1ère classe : The Best Years of Our Lives (1946). Le film-modèle des fresques de « retour de guerre », avec un casting au sommet, dirigé de main de maître, et une émotion difficilement égalable.

Croix de Yen, 2ème classe :  The Little Foxes (1941). Le meilleur film de la collaboration avec Bette Davis, un magnifique exemple d’ambiance de « huis-clos à ciel ouvert » dans une petite ville du début du siècle dernier dominée par une famille sans scrupules.

dimanche 22 janvier 2017

PLAIDOYER POUR QUATRE BELLES


Dans la vaste galaxie que constitue l’âge doré du cinéma hollywoodien, j’ai pour cet article jeté mon dévolu sur quatre actrices, toutes plus belles les unes que les autres, mais qui malgré ou à cause de cela, n’en sont pas moins sous-estimées, plongées dans l’oubli ou vues simplement par le prisme de leur seule apparence.

La première d’entre-elles est restée célèbre pour sa voix et son visage adolescent qui a fait rêver des millions de petites filles. La suivante est devenue une star pour avoir simplement crié de toutes ses forces. La troisième est injustement méconnue. Et la dernière est vue plus comme un sex-symbol que comme une actrice.

Or, se souvenir ainsi de ces « quatre belles » n’est certainement pas leur faire justice, tant elles ont déployé à travers nombre de leurs prestations un véritable talent, comique ou dramatique, une capacité à émouvoir ou à séduire le spectateur. Et, surtout, un penchant étonnant à dominer quelques films de toute leur présence, leur charme ou leur charisme. Sans prétendre à l’exhaustivité, j’ai choisi ici de retenir trois à quatre performances pour chacune parmi leurs meilleures, pour illustrer les atouts qui leur sont propres.



DEANNA DURBIN : Rossignol sur un volcan d’allégresse


Revue du Général : Si dans les années 1930 Deanna Durbin est devenue une star planétaire, au sortir de l’enfance, dans des comédies musicales construites autour de son talent de chanteuse, c’est dans les années 1940 qu’elle offre ses performances les plus intéressantes. Possédant une capacité comique folle transmise par un regard pétillant et un large sourire, elle a aussi été capable de sortir de sa zone de confort en trouvant sur le tard un rôle dramatique à sa mesure.


It Started with Eve (1941) : S’il fallait que vous choisissiez un premier film à voir de Deanna, ce serait celui-là. Car tout ce qui fait son charme et son talent, tant comique que musical, y est réuni. Véritable pile électrique de bonne humeur, elle n’est plus adolescente et joue enfin réellement sur le mode de la séduction. Son alchimie avec le « beau-père » joué par Charles Laughton est un régal.

Christmas Holiday (1944) : Dans ce drame à ambiance de film noir, Deanna Durbin interprète un personnage très « femme fatale » (et Gene Kelly son époux, un caïd qui croupit en prison !). Le contre-emploi lui réussit bien, et elle prouve ici qu’elle sait sortir de son registre favori. Cela ne l’empêche pas de chanter : son rôle est celui d’une chanteuse de cabaret ! La jeune Deanna des années 1930 laisse ici la place à une véritable femme, charmeuse et sensuelle, mais qui semble damnée, comme prisonnière de l’amour pour son mari sous les verrous. Son jeu est plutôt statique, mais en conservant sa grâce naturelle elle n’en est que plus touchante, en particulier dans le finale.

Lady on a Train (1945) : Film basé sur l’intrigue classique à l’époque du héros (comique) qui mène l’enquête en détective amateur, Lady on a Train offre l’un de ses meilleurs rôles à une Deanna Durbin à l’apogée de sa féminité séductrice et affirmée. Toujours aussi drôle par ses mines caractéristiques, qui ne sont plus du tout enfantines, elle se paye le luxe de dominer de bout en bout le film par son charisme d’enquêtrice déterminée, maligne, mais maladroite.



FAY WRAY : Reine des cris, princesse de l’image


Revue du Général : Première et immortelle « scream queen » d’Hollywood grâce à son rôle mémorable de blonde hurlante dans King Kong (1933), mais aussi dans toute une série de films d’horreur des années 1930, plus ou moins réussis, Fay Wray m’a totalement conquis pour d’autres rôles. Plus que sa capacité vocale, ce qui frappe chez elle est l’immense impression que dégage son jeu physique, non parlé, déjà à son zénith au crépuscule de l’ère du muet. Malgré le peu de chefs d'oeuvre à son actif, la voir à l'écran est toujours gage de qualité...


The Wedding March (1928) : Ce film, l’un des derniers « grands » du cinéma muet, est excellent, élégamment réalisé (la Vienne de la Belle-Epoque), et met en valeur son acteur principal (en somme : c’est du Stroheim !). Mais ce n’est pas tout : lotie d’un personnage très « jeune première » énamourée de Stroheim, Fay Wray livre ici probablement la meilleure prestation de sa carrière. L’expressivité de son visage est sublime, exprime aisément admiration, joie et peur (déjà !), ce qui convient parfaitement au muet.

Ann Carver's Profession (1933) : J'aurais pu prendre ici dix mille captures d’écran tellement Fay adopte dans chaque scène une attitude ou une mine remarquable. Certes, le film est très daté, mais son rôle de femme active est moderne et empreint d’une fraîcheur qu’elle matérialise à l’écran par son jeu, encore une fois, d’une grande expressivité. Fay Wray maîtrise parfaitement l’image et son impact visuel est un immense atout pour le film, qu’elle saupoudre ici d’un certain charisme assez réjouissant…

The Affairs of Cellini (1934) : Un second rôle surprenant au premier abord, mais à bien y regarder, une performance remarquable. Fay Wray joue une jeune fille niaise et sans esprit qui est courtisée par les personnages principaux. Son innocence extrême est rendue par l’actrice d’une manière si spontanée qu’elle déboussole les protagonistes masculins, non moins émoustillés, et qu’elle en devient irrésistiblement comique pour le spectateur.

It Happened in Hollywood (1937) : Comme entre autres The Artist, ce film raconte les difficultés d’une vedette du muet (un héros de westerns) pour obtenir le succès dans le parlant. Sans être un chef d’œuvre, il permet à Fay Wray de dominer chacune de ses scènes dans le rôle de l’actrice qui, elle, monte en gamme avec l’arrivée du parlant, alors même que son temps d’écran est (trop) limité. Son émotivité sert le propos du film, d’autant qu’elle l’accommode d’une prestance sereine qui ajoute à sa beauté élégante, rarement aussi frappante.



JEAN PETERS : Charisme unique et impromptu


Revue du Général : La principale raison de sa faible notoriété est la durée de sa carrière (1947-1954). Et pourtant, la sensuelle brune Jean Peters a su développer sous son charme discret un fort potentiel de « charisme contenu » (qui me rappelle un peu celui de Deborah Kerr, la spécialiste), malheureusement trop peu exploité par Hollywood. Elle laisse néanmoins derrière elle quelques perles, qui toutes sont emplies d'une certaine originalité.


Anne of the Indies (1951) : Dans un rôle étonnant de femme pirate, qui avait tout pour faire trébucher n’importe quelle actrice, Jean Peters s’impose comme une révélation. Non seulement elle est crédible en flibustière, mais en plus elle fait preuve d’un réel charisme de meneuse d’hommes. Elle commande d’une grosse voix, est impitoyable avec les équipages capturés et adopte une démarche très masculine. Le plus remarquable est qu’elle parvient à faire cohabiter cette prestation démonstrative et quasi virile avec des raisonnements et une sensibilité bien plus féminins, sans pour autant faire perdre à son personnage son aura de pirate. Une prestation bien rare pour l’époque.

Niagara (1953) : Film qui permet à Marylin Monroe de briller par son jeu, Niagara donne l’occasion à Jean Peters de prendre le contre-pied de la blonde glamour et fatale, en petite brune dynamique et inquisitrice. Elle parvient à tirer le meilleur d’un rôle a priori assez limité (qui aurait pu se limiter à celui, très conventionnel, de la « brave fille » inintéressante) en donnant à son personnage le caractère nécessaire pour elle aussi dominer ses partenaires masculins. Son regard « spécial Jean Peters » est déployé à merveille et pétille d’intelligence et de défi. Difficile de lui préférer Marylin (pourtant volcanique), ce qui est en soi un petit exploit !

Pickup on South Street (1953) : Coup de cœur personnel, la meilleure prestation de Jean Peters est aussi un coup de maître. Ultrasensuelle (en particulier dans la scène du début du film qui a lieu dans un métro bondé), elle capte l'attention d'un regard hypnotique, charme à la façon d'une femme fatale vénéneuse et populaire, et offre une alchimie intense avec Richard Widmark, qui délivre lui aussi une excellente partition.



LANA TURNER : De voluptueuse à vénéneuse


Revue du Général : Sex-symbol à la vie mouvementée, Lana Turner souffre de la « malédiction des belles », auxquelles on ne concède pas d’autre talent que celui de plaire par leur seul physique. Avatar de Jean Harlow ou, à sa suite, de Marylin Monroe, qui sont mieux appréciées qu’elle, elle a pourtant réussi à élaborer par son jeu d’étonnants profils de personnages. Que l’on parle d’une séductrice frivole, d’une femme fatale ou d’une courtisane intrigante, toutes le sont « à la Lana Turner », à savoir un savoureux mélange de regards séducteurs ou innocents, de sourires équivoques ou déterminés, le tout sous le couvert d’une attitude souvent froide et indolente qui fait tout son charme.


Slightly Dangerous (1943) : Dans cette comédie où elle incarne une jeune vendeuse qui se fait passer pour la fille amnésique d’un millionnaire, Lana offre une prestation qui tient tantôt d’une Marylin Monroe (la capacité de séduction frivole assumée), tantôt d’une jeune Barbara Stanwyck (la scène du début où elle affronte son nouveau patron, qui tombe sous son charme). Elle domine ici son sujet (et les hommes !) comme rarement dans sa carrière. En revanche, le film s’essouffle sur la fin. Dommage.

The Postman Always Rings Twice (1946) : LE rôle mythique à retenir de Lana Turner. Certes, elle souffre de la comparaison au début du film avec les grandes femmes fatales du film noir, quoique son apparition quasi divine laissant sans voix John Garfield vaille son pesant d’or. Mais elle se reprend dans la deuxième partie en stupéfiant le spectateur avec un mélange d’indifférence froide, d’érotisme latent et de défiance dans le regard, qui, conjugué avec l’excellente prestation de Garfield, permet au film de figurer parmi les classiques du genre.

The Three Musketeers (1948) : Lana Turner est Milady de Winter. Après avoir vu ce film, c’est l’évidence même. Sur un style de jeu « turnerien » maintenant bien maîtrisé (froideur travaillée pour accroître son aura, malice dans le regard, séduction érigée en arme) et qui correspond parfaitement à l’une des plus grandes « méchantes » de la littérature, elle semble mystifier ce pauvre Gene Kelly en D’Artagnan, inexorablement pris dans ses filets. Ce rôle aurait pu être mieux valorisé en lui donnant plus de temps d’écran, mais Lana brille suffisamment par son charisme discret pour convaincre.

The Bad and the Beautiful (1952) : Ses rôles des années 1950 sont plus mélodramatiques et me conviennent moins, cependant elle reste la bonne surprise de celui-ci, signé Minnelli, qui est avant tout un morceau de bravoure de Kirk Douglas, impressionnant en producteur de films prêt à tout pour parvenir à ses fins. Jouant une actrice manipulée et désillusionnée, elle apporte à son rôle une émotion juste et vraiment troublante, qui donne de la force au film en faisant contrepoids au personnage de Douglas, monstrueux.