jeudi 14 août 2014

RANDOM HARVEST – Prisonniers du passé


Réalisation : Mervyn LeRoy
Scénario : Arthur Wimperis, George Froeschel, Claudine West d'après le roman de James Hilton
Société de production : MGM
Musique : Herbert Stothart
Genre : Drame
Durée : 125 minutes
Date de sortie : 17 décembre 1942 (USA)
Casting :
Ronald Colman : John Smith / Charles Rainier
Greer Garson : Paula Ridgeway / Margaret Hanson
Philip Dorn : Docteur Jonathan Benet
Susan Peters : Kitty


L’HISTOIRE

Le jour où la fin de la Première Guerre Mondiale est prononcée, un soldat amnésique se faisant appeler John Smith s’échappe de l’asile où il était soigné. Errant et perdu, il est aidé par une jeune femme qui prendra soin de lui. Il s’installe avec elle dans un village du Devon et devient journaliste. Se rendant à Liverpool pour signer son contrat, il est renversé par une voiture : l’accident lui rend sa mémoire d’avant-guerre, mais tous ses souvenirs depuis son premier accident sont effacés…


L’AVIS DE FU MANCHU

Avec Random Harvest, on entre dans cette catégorie de films aux scénarios tellement improbables qu’ils n’en sont que plus captivants, le genre d’histoire qui inspire les réalisateurs : après tout, le cinéma a pour vocation de montrer des événements dignes d’intérêt, et d’autant plus magnifiques qu’ils en sont romanesques… Et c’est exactement ce qui m’a attiré dans Random Harvest : l’histoire d’un amnésique qui refait sa vie avec la femme dont il est tombé amoureux, avant, suite à un deuxième accident, de ne plus se souvenir de sa rencontre avec elle : oui, il y avait tout pour me plaire ! Il y a d’ailleurs beaucoup de choses dans ce film qui sont caractéristiques de ce que j’aime retrouver dans une histoire, notamment le thème du héros possédant une « anormalité » - qu’il soit « handicapé » ou doté d’un pouvoir extraordinaire, et cette quête de l'identité, ce rapport au passé presque obsédant...
Le titre le suggère, cette « récolte aléatoire », c’est une succession d’événements extraordinaires, de hasards du destin : c’est cette bombe qui, tombant au hasard, a rendu John Smith amnésique. C’est cette rencontre par hasard avec le personnage de Paula. C’est son deuxième accident, dû à une collision avec un taxi… par hasard. C’est cette suite de hasards qui donne une histoire, certes incroyable, mais tellement intéressante…


Points forts

Le scénario est donc ce qui m’a attiré d’emblée vers le film, et qui a réussi à me captiver tout du long. La première partie est assez classique, assez longue, et prend le temps de montrer l’attachement grandissant des deux personnages principaux. L’ambiance de début, et notamment celle de la « fuite » de l’asile, est très bien restituée, tout en mystère, dans cette atmosphère brumeuse de la lande anglaise, avec ce brouillard oppressant qui semble enfermer le héros, John Smith (Ronald Colman), plus que l’asile lui-même : il avance perdu, comme dans un rêve, prisonnier de son esprit plus que des murs de l’asile dont il s’échappe assez facilement. Ce qui est très intéressant, c’est que l’on se rend compte que ce n’est pas l’asile qui est « l’ennemi » - cela ressemble plus à un hôpital d’ailleurs -, mais bien son esprit, véritable prison intérieure dont il peine à sortir, pouvant à peine prononcer quelques mots.
C’est le personnage de « Paula » (Greer Garson), nom de scène d’une chanteuse de music-hall, qui va faire retrouver la lumière à son « Smithy », en lui prodiguant l’attention dont il a désespérément besoin pour sortir de son mutisme. Là encore, le film prend son temps dans la narration de la romance entre ces deux personnages : cela peut sembler long, mais on est alors pris au jeu, et on s’attache à eux alors que leur amour s’installe petit à petit et que leur bonheur semble grandir avec les années, les événements heureux s’enchaînant les uns les autres.
Et c’est cela qui est très bien pensé : on est d’autant plus peiné pour eux quand l’accident de Smith arrive. Quand lui ne se rappelle rien, le spectateur sait, ce qui engendre une attente, très bien travaillée. On le voit rejoindre sa famille, avoir d’autres plans pour son futur, sans Paula… Sans Paula. Puisque le personnage de Paula disparait totalement de l’histoire pendant ce temps-là, pour ne réapparaître que lors d’une scène très intéressante, et très bien amenée scénaristiquement. D’autant plus que l’on n’a envie que d’une seule chose, c’est qu’il la reconnaisse…

Moi qui aime beaucoup les symboles, j’ai été comblé avec celui de cette fameuse clé : la clé de la maison que John Smith occupait avec Paula, et qu’il a gardée avec lui après avoir retrouvé son ancienne vie. C’est la clé de sa mémoire (ce que suggère la fin d’ailleurs, et le moment où il retrouve définitivement sa mémoire est le moment où il utilise cette clé), mais aussi la clé de son amour perdu pour Paula. Il la garde toujours sur lui, et elle lui rappelle (et à nous aussi) constamment ce passé oublié. Il est prisonnier de son passé – comme le rappelle le titre francophone – parce qu’il n’arrive pas à se souvenir de ces années passées avec Paula, qui sont pourtant essentielles dans sa vie et qui ont fait son bonheur.
Cette clé, c’est donc le rappel constant d’un manque, qui ne pourra être comblé que lorsqu’il retrouvera accès à sa mémoire – lorsqu’il se rappellera Paula. Le fait qu’il ne ressentait pas ce manque avant, quand il vivait avec Paula en tant qu’amnésique, est aussi intéressant : on voit bien que sa vie d’avant-guerre ne lui plaisait guère, et il n’est d’ailleurs pas réellement « heureux » après avoir retrouvé sa véritable identité. Enfin, cette symbolique de la clé donne lieu à une très belle scène, la scène du théâtre, où la fameuse clé est mise en évidence au son de la musique sublime et entêtante du Lac des Cygnes… (Rien que d’y penser ça me donne des frissons, si si je vous assure !).

Concernant les personnages maintenant, Ronald Colman livre une excellente performance dans la double-peau de John Smith / Charles Rainier. Il y a comme une note de roman d’apprentissage dans l’histoire de son personnage, qui commence perdu et égaré, avant de s’accomplir puis de reperdre la mémoire, devant se reconstruire à nouveau, mais n’étant pleinement heureux et « complet » que lorsque ses deux moitiés sont enfin réunies. Je trouve sa prestation d’amnésique assez convaincante, et le fait qu’il ne sache plus parler correctement est aussi très intéressant : d’une certaine manière, ayant perdu son passé depuis son enfance, il a aussi perdu son éducation, et doit donc réapprendre à vivre en société. Au final, son personnage est très attachant et réussi.

Face à lui, une actrice que j’ai découverte sur ce film, Greer Garson joue le rôle de Paula Ridgeway / Margaret Hanson. Dès sa première scène, j’ai été comme happé par son regard (« Aaah mais, quelle classe !! »), et elle donne à son personnage une présence incroyable, tour à tour mystérieux (scène de la rencontre), empathique, drôle (« She’s Maaa Daiiiisy !!! »), puis admirable de ténacité teintée de mélancolie, voire de résignation.
C’est un personnage très romanesque, dont les décisions ne suivent pas forcément la logique, mais qu’on ne peut qu’aimer pour cela. Greer Garson est parfaite pour ce rôle en plus d’être légitime (car britannique), et arrive à nous transmettre les émotions de son personnage, notamment dans cette deuxième partie où le suspense monte petit à petit (« Ah ! Va-t-elle lui faire retrouver la mémoire ?! ») en même temps que l’intensité mélodramatique et l’attente du spectateur (« Mais s’il ne retrouvait jamais cette fichue mémoire ?! »). Bref, Greer Garson, j’adore et j’adhère, notamment parce que j’y retrouve cet air de grande lady que j’ai déjà aimé chez des actrices comme Jean Arthur ou Irene Dunne par exemple…


Points faibles

Le film n’est pourtant pas parfait, et il n’échappe pas, à cause de sa durée (plus de 2 heures quand même), à certaines longueurs. Je trouve la première partie, bien qu’un poil longue, plutôt bien calibrée, et sa longueur permet de s’attacher aux héros, pour mieux ressentir le manque qu'ils perçoivent ensuite. C’est plutôt dans la deuxième que j’aurais des choses à dire, l’attente durant un peu trop longtemps pour les nerfs du spectateur (« Aaaargh non mais il ne va pas la retrouver cette mémoire, ou quoi ! »). Du coup, c’est la fin qui se trouve trop précipitée, ce qui est quand même dommage…
J’ai eu un gros doute concernant le scénario qui m’a fait revoir certaines scènes plusieurs fois : à propos d’un certain anneau de mariage. Je m’explique : John Smith est marié, il doit donc avoir un anneau de mariage à sa main gauche… Ce qui devrait lui mettre la puce à l’oreille après son accident de Liverpool, et lui donner un indice sur ses années « perdues » ! Or, en regardant attentivement, il ne possède pas d’anneau, ni avant, ni après son accident : soulagement, car pas de polémique possible, donc… Même si l’absence d’anneau m’étonne : normal pour cette époque, ou astuce du réalisateur qui aurait vu le possible problème ? Heureusement, c’est finalement sans importance… (je sais, je vais parfois chercher des détails, moi !)


Conclusion

Random Harvest est pour moi une très bonne surprise (une récolte hasardeuse mais heureuse, si je puis me permettre. Non ?). Le scénario colle parfaitement au genre de films que va me plaire, avec un héros à la fois normal et « extraordinaire » (donc digne d’intérêt), un peu de romance, une intrigue qui monte en suspense et en intensité... Et si on y ajoute une Greer Garson au port altier pour une touche de charme et de classe, rien d’autre à dire, Random Harvest fait à coup sûr partie de ces films que je reverrais avec plaisir…


NOTE : 9,5/10



2 commentaires:

  1. Gros, gros coup de cœur ! C'est un film au scénario bien soigné, avec des acteurs au sommet.
    Contrairement à toi je n'ai pas vu de longueurs, je n'ai pas vu passer les deux heures. Le film est bien calibré, et développe son sujet à fond, ce qui est appréciable. Les moments clés sont très bien mis en valeur. La scène de l'opéra est effectivement sublime.

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    1. Content qu'il t'ai plu, depuis le temps ! J'avoue que j'ai un peu cherché des points faibles là où il n'y en avait pas... Disons que la longueur du film "peut" poser un problème, tout dépend des appréciations ;)

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