jeudi 3 septembre 2015

DANA ANDREWS, « JOHNNY REB » BROIE DU NOIR




Dana Andrews (1909 – 1992) est un acteur méconnu. A tort. Solidement bâti, le regard sombre pénétrant, les lèvres souvent figées en une moue reconnaissable entre mille, ce natif du Vieux Sud, Texan d’adoption, a conquis mon estime pour ses performances sobres et solides d’hommes désillusionnés, mi bourrus, mi charmeurs, lui que le passage d’une jolie brune laisse rarement indifférent. Soldat héroïque, figure de l’Ouest sauvage, il a surtout laissé son empreinte dans les bas-côtés des trottoirs urbains lavés par la pluie en faisant les heures de gloire du Film noir américain.


Cinq faits d’armes

Boomerang!, l’aura du justicier 



Un film d’Elia Kazan (1947), avec Dana Andrews, Jane Wyatt et Lee J. Cobb.

Dans ce film à la tournure quasi documentaire (scénario basé sur un fait divers, usage très limité de la musique, style sobre et réaliste), Andrews incarne un procureur d’une petite ville américaine qui, après qu’un meurtre ait été commis et un suspect identifié, et que tout accuse, va s’efforcer de démêler le vrai du faux dans une véritable démonstration de ce que doit être la justice.

Ce qui est remarquable dans Boomerang, c’est la mise en lumière de tous les fils qui relient entre eux les différents pouvoirs dans une commune lambda. Police et justice sont sous l’influence du politique. Les intérêts des notables convergent et le procureur, joué par Andrews, est au cœur du système. C’est pourquoi l’on suit avec intérêt la performance d’Andrews, qui ici nous offre un jeu d’un charisme confondant et d’une sobriété bienvenue qui épouse les désirs de réalisme de la réalisation. L’acteur rend son personnage fascinant parce qu’il exprime son ambiguïté, ses doutes et son dilemme moral (fidélité vs. honnêteté) avec un naturel et une empathie qui donnent un inévitable sentiment de déjà-vu, comme si l’on avait à coup sûr déjà un jour croisé la route d’un tel homme.


Canyon Passage, poésie de l’Ouest sauvage 



Un film de Jacques Tourneur (1946), avec Dana Andrews, Susan Hayward et Brian Donlevy.

Ce film est absolument sublime par sa photographie. Les paysages filmés sont de toute beauté, et l’on ne peut après l’avoir vu que rêver de se retrouver dans les forêts de l’Oregon du XIXème siècle.

Mais son autre atout majeur, c’est Dana Andrews. Je l’ai rarement vu aussi charismatique et maître de son sujet. Héritier du cowboy texan par sa dégaine virile, il tient plutôt ici du businessman modèle, et illustre de manière idéale la figure mythique du self-made man américain. Véritable héros de la légende de l’Ouest, bien qu’il ne soit ni pauvre, ni seul (il est même plutôt bien entouré !), son Logan Stuart défend son bien contre les convoitises, son ami contre les vendettas, et ses concitoyens contre les Indiens (qui, il faut le souligner, et même s’ils représentent une menace claire et constante pour les pionniers, ne sont pas diabolisés, ce qui permet de ne pas gâcher l’intérêt que l’on porte au film). Par ailleurs, Andrews, flanqué de l’incontournable Hoagy Carmichael (comme dans The Best Years of Our Lives et Night Song), brille avec les dames, et son alchimie avec la flamboyante et effrontée Susan Hayward, quoique pas aussi bien exploitée qu’elle aurait dû l’être, est manifeste, et ce dès le début du film.


Fallen Angel, la chair et le diable 


Un film d’Otto Preminger (1945), avec Dana Andrews, Linda Darnell et Alice Faye.

L’un de mes films noirs préférés : un clair-obscur très esthétique, une atmosphère de petite ville perdue, avec son « diner » comme principal lieu de vie, un bord de mer désertique. Et Linda Darnell. Référence ultime de la femme fatale fantasmée, brune ténébreuse, aguicheuse, ambitieuse et maudite, son personnage ne peut qu’attirer irrésistiblement Eric Stanton (Dana Andrews), un aventurier fauché qui va se démener pour la séduire, en vain.

Si Fallen Angel est l’un des tours de force d’Andrews, c’est que celui-ci fait de Stanton un anti-héros particulièrement ambigu, prêt à tout par passion pour une femme qu’il vient à peine de rencontrer. Et pourtant, Stanton, aussi impulsif en amour soit-il, est un faux badboy. Andrews sait parfaitement dépeindre des personnages aux dehors un peu bruts mais emplis d’une certaine conception morale qui les pousse à sortir de la nasse vers laquelle le destin semble les amener. Si Stanton tente d’arnaquer une jeune héritière (Alice Faye), c’est pour par la suite être ramené à un cas de conscience qui le fait se dévoiler entièrement. Le vagabond paumé, renvoyé à ses bas instincts par son désir pour une femme, se découvre des qualités insoupçonnées au contact d’une autre. Cette transition est typique du héros andrewsien, un homme « gris » ou tourmenté forcé à dévoiler sa nature profonde. Une trame que l’on retrouve dans beaucoup de films noirs ultérieurs.


Laura, l’ombre est la proie 


Un film d’Otto Preminger (1944), avec Dana Andrews, Gene Tierney, Clifton Webb et Vincent Price.

Quoique le film, que j’aime beaucoup pourtant, m’ait laissé un léger goût d’inachevé de par son scénario, Laura n’en reste pas moins un (quasi) chef d’œuvre, en particulier sur le plan de la maîtrise visuelle du style noir, qu’il contribue largement à créer. Ainsi donc, ce film est esthétiquement incontournable. Ajoutez à cela un couple mythique et vous obtenez une jolie gourmandise toute faite pour le Général Yen. Car oui, j’y reviendrai plus bas dans cet article, mais Laura est le clou de la collaboration Gene Tierney – Dana Andrews, dont l’entente à l’écran a fait les beaux jours du film noir (voir en particulier le très bon When The Sidewalk Ends).

Si je mentionne Laura dans cet article sur Andrews, c’est pour insister sur la contribution fondamentale de l’acteur au genre du film noir. C’est dans Laura, plus que dans tout autre, qu’il fonde sa légende. Détective aux faux airs blasés, qui montrent un homme ayant plus que vécu malgré un physique plutôt avantageux, son Mark McPherson est sur un ring, mais affronte de manière flegmatique les deux prétendants de Laura, jeune beauté présumée assassinée.

Quoique Laura soit le personnage central de l’intrigue, ce sont les hommes qui, par leur regard sur l’héroïne, façonnent notre vision d’elle. Vincent Price, et surtout Clifton Webb, sont brillants dans ce domaine. Mais Andrews fait encore mieux. Sans que son personnage ne connaisse la jeune femme, il parvient, grâce aussi à une ambiance savamment dosée, à rendre crédible et sublime le fait que son personnage tombe sous son charme (tant au sens propre qu’au figuré), rien qu’en regardant son portrait, particulièrement évocateur. Son type de jeu fait de lui l’acteur parfait pour ce rôle. Calme mais bouillant intérieurement, il évoque un romantisme qui aurait été dilué par l’expérience réaliste de la vie. La présence d’une Tierney quasi éthérée parvient à rallumer l’étincelle, et, comme souvent entre eux, leurs jeux de regards sont vraiment fabuleux.


The Best Years of Our Lives, le cauchemar du vétéran


Un film de William Wyler (1946), avec Dana Andrews, Myrna Loy, Teresa Wright et Fredric March.

L’un des plus grands (et émouvants) films américains des années 1940. Le thème du retour des héros après les années de guerre, et le décalage qu’ils ressentent au contact de la société (et de leurs proches) qu’ils trouvent altérée, y est analysé avec une minutie et une profondeur qui touchent au sublime. Of course, c’est un Wyler. Et l’un des meilleurs, objectivement. Qui plus est, Dana Andrews en est l’acteur le plus marquant, encore que le casting soit dans son ensemble d’un haut niveau (Myrna, c’est surtout à toi que je pense. Ok, les autres aussi. Enfin, un peu…).

Fred Derry (Andrews) est sans conteste parmi les trois soldats qui s’en reviennent du front celui qui est le plus intéressant : la guerre a promu cet homme d’origine modeste au grade de capitaine. Il s’est couvert de gloire. Mais sa fiancée l’attend-elle ? Ils se sont mariés juste avant son départ. Le style laconique d’Andrews sied à merveille encore une fois : loin de verser dans le sentimentalisme, l’acteur fait preuve de sang-froid, comme il se doit pour un as de l’aviation. Il laisse l’émotion émerger de son attitude calme et posée. Un voile de tristesse transparait dans ses yeux et sa moue caractéristique, comme toujours, donne à voir un homme sans illusions, lucide, qui craint ce qui l’attend.

Le reste du film est l’occasion pour Andrews de briller par sa présence. William Wyler, encore une fois, sait faire (re)naître les charismes. Et puis, il y a cette scène, la plus belle de toutes. Un champ large, étendu. Des carcasses d’avions à perte de vue. Un homme au milieu d’elles, déambule. Il entre dans l’une des épaves. Dans le nez de l’engin, Fred Derry se remémore ses craintes, le regard fixe, noir. Mais si évocateur. Voilà, tout simplement. Il n’en faut pas beaucoup à l’acteur. Et c’est justement son naturel apparent, cette facilité avec laquelle il incarne ce personnage héroïque, qui font de sa performance un morceau de bravoure.


Les roses et le glaive

Le Thé du Général – Au menu de la pause anglaise (ou chinoise, c’est selon) du Général Yen, les partenaires féminines du sujet de notre article, qui a eu à ma grande jalousie l’heur de partager l’affiche avec des actrices que j’apprécie tout particulièrement. Petit florilège gustatif.


Gene Tierney : arômes subtils en harmonie

Avec cinq films en commun avec l’actrice au charisme glacé, Andrews a eu l’insigne honneur d’être frappé à répétition par la classe et l’élégance de Gene, avec qui il a réussi à former un couple on-screen mémorable. Semblables (calme, froideur) mais complémentaires (virilité et agressivité contenue pour lui, délicatesse pour elle), ils n’ont selon moi jamais été aussi complices dans leur jeu que dans cette scène très travaillée de Laura où il lui débite une rafale de questions inquisitrices en l’aspergeant d’une lumière blafarde, ou peut-être également dans When The Sidewalk Ends, lorsqu’il l’observe, endormie, dans un instant d’une profonde poésie.

Susan Hayward : senteurs corsées en fusion

Quoique ce ne soit pas dans ses deux films avec Andrews qu’elle dégage le plus sa pugnacité et son énergie, Susan est pour moi la partenaire idéale d’Andrews : elle en est même le pendant féminin. Il est donc dommage que leur alchimie n’est pas été mieux exploitée par les studios et les réalisateurs. Si j’ai mentionné la sensualité qu’ils nous offrent dans Canyon Passage, il faut reconnaître que Susan Hayward est bien plus à son avantage dans leur autre collaboration, My Foolish Heart, film où Andrews est malheureusement plus en retrait. Je donnerais d’ailleurs beaucoup pour qu’ils nous aient laissé une œuvre où chacun d’eux est à son meilleur. Il n’empêche, leur langage corporel dans ces deux films donne un aperçu suffisamment élogieux de leur entente pour que je puisse savourer de les voir ensemble à l’écran.

Merle Oberon : subjugué par une robe intense

Cette fois un seul film, Night Song, mais une sublime Merle Oberon qui à chacune de ses apparitions est éblouissante, tout particulièrement dans la deuxième partie où son charme est à son zénith.

Jeanne Crain : des volutes brunes dans l’eau claire

Toujours aussi douce et fraîche, Jeanne Crain est fidèle à son image cinématographique de jeune fille (très) innocente dans State Fair, mais la couleur lui donne ici un éclat inégalé. Jolie romance musicale, quoique pas de quoi donner à mon thé un arôme fabuleux. A l’image du film, leur couple est néanmoins un plaisir pour les yeux.

Teresa Wright : parfum doux pour symbiose absolue

Dans son meilleur film, The Best Years of Our Lives, Dana Andrews est lié à Teresa Wright, dont la ressemblance physique avec la plupart des demoiselles citées est évidemment frappante. Sur le plan du jeu d’actrice, Teresa se rapproche de Jeanne Crain, mais elle est plus subtile et conquérante. Sa détermination la rend à la fois intéressante et séduisante. Et bien sûr, « effet Wyler » oblige, le réalisateur parvient à lui seul à les rendre en symbiose par des tours de magie dont il a le secret.




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