lundi 2 mars 2015

WATERLOO BRIDGE – 1931 vs. 1940


Il s'agit d'un article un peu spécial aujourd’hui, puisque nous allons parler non pas d’un film, mais de deux : deux versions de la même histoire, Waterloo Bridge, qui a donné un premier film en 1931, puis un remake en 1940, également intitulé Waterloo Bridge – distinct du premier par son titre francophone qui n’appartient qu’à lui : La Valse dans l’ombre.

Ayant vu et beaucoup apprécié les deux versions, faire un article commun me permettra d’évoquer les deux films ensemble et d’établir des points de comparaison plus facilement. L’intrigue, en effet, est globalement semblable : un soldat tombe amoureux d’une jeune femme qui, elle-même sensible à ses charmes, va s’efforcer de lui cacher qu’elle est en réalité une prostituée.
Il va sans dire que tout, dans cette histoire est propice au bon mélodrame : un amour impossible, une différence de classes sociales, une jeune femme à la personnalité complexe et torturée… La façon de transposer cette histoire en film va cependant prendre deux chemins assez différents, comme nous allons le voir sans plus tarder.

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Waterloo Bridge (1931)

Réalisation : James Whale
Société de production : Universal Pictures
Durée : 81 minutes
Date de sortie : 1er septembre 1931 (USA)
Casting :
Mae Clarke : Myra Deauville
Douglass Montgomery : Roy Cronin
Doris Lloyd : Kitty
Frederick Kerr : Major Fred Wetherby
Enid Bennett : Mary Cronin Wetherby



Dans cette première version de 1931, la première chose à remarquer est que, contrairement à ce que fera la version postérieure, l’intrigue reste très linéaire et ne s’embarque pas dans des détails superflus. Une courte introduction nous présente l’héroïne, Myra, jeune danseuse de cabaret, puis l’on se retrouve directement deux ans plus tard, à la situation qui nous intéresse : le film nous fait alors comprendre que, en difficulté financière et sans emploi, Myra est tombée dans la prostitution pour s’en sortir. Elle rencontre alors Roy, jeune soldat naïf qui, loin de se rendre compte à qui il a affaire, tombe sous son charme. Toute la difficulté pour Myra, peu à peu séduite à son tour, va être de cacher sa condition à Roy, et de faire face à ses démons intérieurs : ne pouvant pas le garder sans lui mentir, elle ne peut non plus tout lui avouer sans le perdre pour toujours…

Dès les premières scènes, une atmosphère typiquement pré-code nous entoure et nous emporte dans un monde qui nous apparait vivant et coloré : celui des danseuses de cabaret, de leur vestiaire rempli d’excitation, de joie de vivre et des présents de leurs soupirants. Pourquoi est-ce pré-code ? Regardez la version de 1940, et vous ne verrez pas tout à fait la même proportion de jambes, bras et autres épaules à découvert, code Hays et morale conservatrice obligent… Cela donne en tout cas au film un côté résolument moderne et, sans doute, lui apporte une dose de réalisme en le rendant moins conventionnel, moins édulcoré. Les mœurs semble-t-il très libérées des danseuses donnent de fait beaucoup plus de crédibilité au choix désespéré de Myra et des plus démunies d’entre elles, et l’ambiance pré-code de Waterloo Bridge colle ainsi parfaitement à l’intrigue – et ce, tout au long du film, par l’intermédiaire notamment de son actrice principale.

"should have known a decent girl when I saw one"
"You’ve never been around with girls much, have you ?"

Principal atout de la version de 1931, Mae Clarke porte à bout de bras le film à travers son interprétation du personnage de Myra. Donnant à celle-ci un caractère foncièrement sympathique, enjoué et provocateur, elle reste extrêmement crédible dans les parties plus dramatiques, tout en maturité et en émotion contenue, tellement naturelle que l’on ne peut qu’accrocher à son personnage.
Le reste du casting est bon également, y compris Douglass Montgomery dans le rôle de Roy. Cependant, s’il joue bien le jeune homme innocent et idéaliste, celui-ci souffre quelque peu de la comparaison avec une héroïne aussi pleine de caractère et de charisme que la Myra de Mae Clarke. Le problème qui survient va donc être celui de la crédibilité d’une telle relation, car s’il est cohérent que Roy tombe sous le charme de Myra, l’inverse semble plus improbable.



Enfin, je suis obligé de revenir sur un gros point noir, qui dure certes quelques millisecondes mais  que je n’avais pas vu venir, d’où ma frustration : la fin. Pourtant je connaissais l’histoire et savais comment cela allait finir, mais… certainement pas comme ça… Ah, et ils nous le montrent bien, ce maudit zeppelin, en plus !!! Bref, cela ne remet cependant pas en cause la qualité globale du film, qui reste l’un de mes films préférés et fait véritablement de l’année 1931 une « annus mirabilis » pour moi (avec entre autres Platinum Blonde, The Miracle Woman ou encore Les lumières de la ville).


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Waterloo Bridge (1940)

Titre français : La Valse dans l’ombre
Réalisation : Mervyn LeRoy
Société de production : Metro-Goldwyn-Mayer
Durée : 108 minutes
Date de sortie : 17 mai 1940 (USA)
Casting :
Vivien Leigh : Myra
Robert Taylor : Roy Cronin
Lucile Watson : Lady Margaret Cronin
Virginia Field : Kitty



Premier point de divergence avec sa version antérieure, le Waterloo Bridge de 1940 diffère de par sa structure et son intrigue même : l’histoire commence en 1939, à l’aube de la seconde guerre mondiale, et voit Roy, seul sur Waterloo Bridge, ressasser ses souvenirs passés. C’est donc à l’aide d’un flashback au cœur de la mémoire de Roy que l’on va être immergé dans l’intrigue, ce qui donne d’emblée beaucoup plus d’importance au personnage masculin.
D’autre part, la rencontre entre Roy et Myra se déroule alors que celle-ci est encore danseuse : ce n’est qu’après le départ de Roy pour la guerre (la première guerre mondiale) qu’elle tombera dans la misère et en sera réduite à la prostitution. Cela permet ainsi d’évoquer beaucoup plus longuement la romance naissante entre les deux héros, et ce sous un jour très positif, finalement assez classique. Mais surtout, cela rend l’histoire d’amour beaucoup plus « morale » puisque débutée alors que Myra n’était pas encore prostituée. Roy est donc comme dédouané de ce qui va suivre, et Myra devient un personnage à la destinée classiquement tragique.

De l'expressivité de Vivien Leigh...
Cette intrigue particulière, divisée en plusieurs parties, donne en tout cas l’occasion à Vivien Leigh de retrouver, un an après Autant en emporte le Vent, un rôle à sa mesure. Si le déroulement du film s’inscrit dans la lignée des mélodrames de l’époque (Mervyn LeRoy réalisera deux ans plus tard l’excellent Random Harvest), et si le glamour de l’atmosphère donne une impression un peu trop édulcorée (on parle de prostitution, que diable !), l’écrin est parfait pour que Vivien donne son meilleur. Celle-ci peut, en effet, travailler à merveille son personnage : gaie, enjouée, heureuse de vivre dans un premier temps, elle rappelle l’insouciante Scarlett O’Hara, avec son port altier et l’insouciance de celle qui croque dans la vie à pleines dents. Elle rend ensuite magnifiquement bien l’âme torturée qu’est devenue Myra, touchante, vulnérable et sans grand espoir sur le sort que le futur lui réserve.
Surtout, constamment mise en valeur par la réalisation, Vivien peut montrer l’expressivité fabuleuse de son regard dans de nombreuses scènes clés. Dans l’une d’entre elles, jeune femme amoureuse, elle aperçoit Roy au travers de sa vitre battue par la pluie, et esquisse un étonnement béat suivi de l’excitation la plus intense. Dans une autre, l’une des plus belles scènes de tous les temps (oh que oui !), elle erre, prostituée allant au-devant des soldats sur les quais de Waterloo Station. Soudain son regard, morne et désabusé, fixé sur la caméra, laisse place à la surprise la plus absolue mêlée d’effroi, alors que l’on ne devine que trop bien qui est l’objet d’une telle stupeur, marchant à sa rencontre…



L’interprétation par Robert Taylor du personnage de Roy est également, à mon sens, très réussie. Homme charismatique, il suscite la sympathie et le respect, sentiments encore renforcés par l’uniforme qu’il porte. L’admiration que lui voue Myra n’en est alors que plus crédible, d’autant qu’elle le rencontre alors qu’elle n’est que jeune danseuse, n’ayant pas encore expérimenté toutes les difficultés qu’elle vivra par la suite. Leur histoire d’amour n’en est que plus solide, et cela permet également au remake de s’écarter de l’intrigue de 1931, ce qui est toujours plus intéressant et apporte une vraie valeur ajoutée.



Plus long que son prédécesseur, Waterloo Bridge version 1940 est cependant un peu trop cliché dans son classicisme mélodramatique, et n’échappe pas à certaines longueurs qui auraient pu être évitées. Il n’en reste pas moins excellent sur certaines scènes et très solide dans son ensemble, notamment grâce aux performances des acteurs et à la réalisation de Mervyn LeRoy.
Un dernier mot sur la musique, qui est par moments absolument sublime : mention spéciale à ce thème qui accompagne la Myra prostituée, et ses notes hispanisantes peu à peu teintées du son du violon lancinant qui nous emporte dans son tourbillon mélodramatique, avant que ne résonnent les cors, pareils au glas annonçant le sombre destin de l'héroïne...


***


Conclusion

Au final, les deux versions de Waterloo Bridge, quoique différentes, sont excellentes et peuvent revendiquer une très bonne place dans mon panthéon personnel. Si dans les deux cas, Mae Clarke comme Vivien Leigh livrent une très grande performance, les atmosphères comme les scénarios des deux films leur donnent leur originalité et façonnent ce qui se révèle être leur identité propre.

Et pour finir, voici les principaux points de comparaison :

Version de 1931                                             Version de 1940

Points forts                                                      Points forts                                              
Mae Clarke ! +++                                             LA scène culte par excellence ++    
Ambiance pré-code ++                                     Vivien Leigh & Robert Taylor ++    
Intrigue très prenante +                                   Bonne maîtrise globale de la réalisation + 
                                
Points faibles                                                   Points faibles                                              
Un Roy un peu tendre -                                    Classicisme de l’intrigue et longueurs -- 
La fin ! -                   


NOTES :
Waterloo Bridge, version 1931 : 8,5
Waterloo Bridge, version 1940 : 8,5



dimanche 22 février 2015

THE RED SHOES – Les Chaussons rouges


Titre original : The Red Shoes
Titre français : Les Chaussons rouges
Réalisation : Michael Powell et Emeric Pressburger
Genre : Drame
Durée : 133 minutes
Date de sortie : 6 septembre 1948 (Royaume-Uni)
Casting :
Moira Shearer : Victoria " Vicky" Page
Anton Walbrook : Boris Lermontov
Marius Goring : Julian Craster
Ludmila Tcherina : Irina
Leonide Massine : Grischa Ljubov
Robert Helpmann : Ivan Boleslawsky


L’HISTOIRE

Une jeune danseuse poursuit son rêve en intégrant une prestigieuse compagnie de ballet, mais se voit bientôt écartelée entre son amour pour la danse et sa dévotion pour l’homme qu’elle aime.


Dance she did, and dance she must - between her two loves


L’AVIS DE FU MANCHU

Michael Powell et Emeric Pressburger, les réalisateurs de The Red Shoes, sont connus et célébrés pour leur collaboration fructueuse qui a nous a donné, entre autres, des productions comme  A Matter of Life and Death (1946)
ou Black Narcissus (1947). Avec The Red Shoes, leur ambition est, d’une certaine manière, encore plus forte puisqu’ils vont introduire des séquences de danse dans leur œuvre et même créer de toutes pièces un ballet, dit des Chaussons Rouges, pour en faire le cœur de leur intrigue. Ils se sont d’ailleurs pour cela entourés de danseurs et chorégraphes professionnels qui ont une place importante dans le film – Leonide Massine et Robert Helpmann, notamment -, et ont confié le rôle principal, non pas à une actrice établie comme, par exemple, cela a été le cas pour Natalie Portman dans Black Swan (2010), mais à une jeune ballerine écossaise : Moira Shearer.


The Red Shoes est avant tout une ode à la création artistique, et c’est ce que montre la première partie du film, en retraçant la genèse du ballet des Chaussons Rouges et en suivant le destin de deux jeunes gens passionnés par leur art : la ballerine Victoria Page (Moira Shearer) et le compositeur Julian Craster (Marius Goring). Tous deux, portés par leur idéal artistique et par leur volonté d’assouvir leur rêve, vont intégrer la prestigieuse compagnie de ballet dirigée par Boris Lermontov (Anton Walbrook) et vont collaborer sur un nouveau projet, Les Chaussons Rouges, inspiré par le (véritable) conte d’Andersen du même nom : lui en composera la musique, elle en sera la vedette et danseuse principale.

Après plus d’une heure de film arrive donc le moment fort, la première représentation de ce ballet des Red Shoes qui a occupé l’esprit de nos personnages pendant toute la première partie, jusqu’à en devenir une obsession, une raison de vivre. Et nous, spectateurs, qui avons vu le projet prendre forme avec les principaux protagonistes, ayant vécu avec eux leurs espoirs, leurs doutes et leurs peines, sommes d’autant plus disposés à en découvrir, enfin, le résultat.
Et c’est ce qui fait la réussite, non seulement de ces 15 minutes de ballet, mais aussi du film tout entier : l’on est comme happé par le spectacle proposé, qui ne se contente pas d’en faire une simple représentation de ballet mais une véritable œuvre cinématographique, mélangeant plans « classiques » de la scène et plongées dans l’univers de la danseuse, qui est comme habitée par son personnage dans des décors oniriques confinant au fantastique.



Visuellement, donc, le film est excellent, impression renforcée pour moi puisque j’ai pu le voir en version restaurée, et la qualité d’image est vraiment exceptionnelle pour un film de 1948. On ne peut qu’être emporté par la beauté des décors, que ce soit pour les scènes de ballet ou pour les plans d’extérieur, tant dans le Londres ou le Paris d’après-guerre que sous l’éclatant soleil de Monte Carlo, où se déroule une grande partie de l’intrigue. En parlant de beauté éclatante, la plus grande bénéficiaire de cette qualité visuelle reste sans conteste la sublime Moira Shearer – la première fois que je l’ai vue j’ai failli partir à la renverse -, dont la flamboyante chevelure rousse se marie si magnifiquement avec la couleur diabolique de ces chaussures légendaires.



Légendaire, oui, parce qu’il faut bien revenir sur l’intrigue de ce ballet et la signification de ces chaussons rouges. The Red Shoes, c’est d’abord un conte de Hans Christian Andersen. Comme expliqué dans le film, il raconte l’histoire d’une jeune fille qui, irrésistiblement attirée, acquiert des souliers rouges conçus par le cordonnier démoniaque de la ville : elle dansera, encore et encore, d’abord avec plaisir puis jusqu’à l’épuisement et, finalement, la mort – oui, Andersen est assez morbide...
Dans le film, les deux intrigues se rejoignent et se confondent lors du ballet, et la destinée de Vicky se rapproche de plus en plus de celle de l’héroïne qu’elle incarne. Sa passion pour la danse a été comblée grâce aux Chaussons Rouges, comme dans le conte où l’héroïne danse tout son saoul. Mais vient un moment où le ballet dont elle est la star ne la laisse plus exister par elle-même : elle est destinée à danser encore et encore The Red Shoes, y consacrer entièrement sa vie. Ce qui, selon Lermontov, le mentor de Vicky et seul dépositaire des droits de la pièce, est incompatible avec son amour pour Julian Craster : Lermontov, tel le cordonnier du conte, la poussera donc éternellement à remettre les chaussons rouges, forçant Vicky à faire un choix impossible entre ses deux amours...

Anton Walbrook, qui interprète Lermontov, livre d’ailleurs une prestation très solide et capte bien toute la complexité dramatique de son personnage. Génie absolu aux créations merveilleuses, c’est un passionné, obnubilé par son art, et qui réclame la même implication absolue à ses interprètes, notamment envers Vicky : il la regarde avec tellement de ferveur qu’on en vient à se demander s’il pense seulement à en faire la plus grande danseuse de tous les temps, ou s’il n’a pas en plus des sentiments pour elle. Froid et calculateur, il est en cela opposé au bouillant jeune compositeur Julian Craster, joué par Marius Goring. Si celui-ci retranscrit particulièrement bien la passion de son personnage pour la musique et la fougue qui l’anime, il est tout de même dominé par le charisme manipulateur de Lermontov, qui usera de toute son influence pour empêcher sa romance avec Vicky.
Quant à Moira Shearer (Vicky Page), elle illumine véritablement le film par son charme fou et ses qualités de danseuse qui rendent sa performance si crédible – au moins, cela évite d’abuser de plans serrés où l’on se demande toujours si c’est bien l’actrice que l’on voit ou sa doublure. En tant qu’actrice, Shearer a su retransmettre les émotions vécues par une jeune femme désireuse de devenir ballerine professionnelle : tour à tour pleine d’espoirs puis de frustrations, séductrice puis bornée, joyeuse puis torturée, elle délivre une très belle performance, assez exceptionnelle d’ailleurs pour une novice en la matière – ce qui témoigne également de la qualité des réalisateurs concernant la direction des acteurs.



Conclusion

Powell et Pressburger ont donc fait un excellent travail sur ce film, certainement pour moi leur meilleure collaboration : plus ambitieuse, plus flamboyante, plus novatrice dans la manière de filmer le ballet et de l’incorporer à une production cinématographique pour en faire une œuvre à part entière. Visuellement, The Red Shoes est un chef d’œuvre et, symboliquement, il évoque à merveille la passion que suscite un art comme le ballet, de même que, finalement, la folie inhérente à tout génie artistique qui peut se révéler autant créatrice que destructrice.


NOTE : 8,5/10




mercredi 18 février 2015

WUTHERING HEIGHTS – Les Hauts de Hurlevent



Réalisation : William Wyler
Société de production : Samuel Goldwyn
Scénario : Charles MacArthur, Ben Hecht et John Huston, d’après le roman d’Emily Brontë
Musique : Alfred Newman
Photographie : Gregg Toland
Genre : Drame romantique
Durée : 104 min
Date de sortie : 24 mars 1939 (USA)
Casting :
Laurence Olivier : Heathcliff
Merle Oberon : Catherine Earnshaw
David Niven : Edgar Linton
Flora Robson : Ellen Dean
Geraldine Fitzgerald : Isabella Linton
Hugh Williams : Hindley Earnshaw



L’HISTOIRE

Pris dans une tempête de neige, un voyageur trouve refuge dans le manoir des Hauts de Hurlevent. La vieille gouvernante lui raconte l’histoire du maître des lieux, Heathcliff. Quarante ans plus tôt, celui-ci, enfant des rues, est recueilli par Mr Earnshaw, qui l’élève comme un fils, aux côtés de ses propres enfants : un garçon, Hindley, et une fille, Cathy. Si Hindley fait de lui son souffre-douleur, Cathy et Heathcliff deviennent vite inséparables…



L’AVIS DE GENERAL YEN

Sorti en 1939, l’année bénie du cinéma classique américain (Scarlett O’Hara likes this sentence), Wuthering Heights (Les Hauts de Hurlevent) est l’adaptation cinématographique la plus célèbre du roman éponyme d’Emily Brontë (publié en 1847). Comme souvent lorsqu’il s’agit d’adaptations d’œuvres littéraires au cinéma, le scénario du film s’éloigne quelque peu du roman en snobant sa seconde partie, et donc la seconde génération de personnages. Ce choix en rebutera sûrement certains, mais pour ma part, je pense qu’un film se doit d’être concis dans son propos. Se concentrer sur l’histoire des personnages les plus fascinants, Heathcliff et Catherine, évite l’écueil d’une adaptation fidèle : un film d’une heure trente trop chargé ou un film de quatre heures interminable (Scarlett O’Hara dislikes this).

De fait, je trouve le scénario du film bien ciselé. Wuthering Heights s’ouvre sur un flashback, procédé que j’affectionne : la servante Helen (Flora Robson) confie en témoin privilégié de l’histoire ses souvenirs à un voyageur de passage, égaré dans la tempête. Les premières minutes placent le contexte : on comprend où l’on est – le nom de l’endroit est justifié par l’image – et pourquoi – un récit va nous être conté, et on va en apprendre plus sur l’étrange hôte des lieux. Dès le départ, la réalisation de William Wyler nous indique le projet artistique de l’œuvre : le gothique, alliant landes désolées et personnages hantés ; et le romantique, qui combine bouleversement des éléments et des âmes. Ces éléments se retrouvent dans les événements qui nous sont rapportés par la vieille gouvernante.

L’histoire de Wuthering Heigths est celle, classique, des amants maudits. Mais contrairement à des Roméo et Juliette, qui s’aimaient d’amour pur, subissaient la haine de leurs familles et jouaient de malchance, on a ici affaire à des personnages extrêmement complexes qui sont les premiers responsables de leurs tourments : Heathcliff et Cathy.

“I dreamt I was in heaven and heaven didn’t seem to be my home.”

Heathcliff, interprété par Laurence Olivier, est un héros/anti-héros passionnant. Enfant trouvé dans les rues d’une grande ville par Mr Earnshaw, qui le ramène à Wuthering Heights pour l’élever, il est d’origine incertaine, probablement gitane. Ses origines modestes lui sont rappelées constamment par son entourage, qui ne voit en lui qu’un garçon d’écurie. De par son caractère, Heathcliff est le prototype du héros tourmenté, qui oscille constamment entre le désir de revanche que lui susurre son ressentiment, et la quête de liberté, à savoir l’évasion, le départ vers un monde meilleur pour lui. Laurence Olivier s’est grimé pour faire plus « gypsy » et ça marche : il incarne totalement son personnage. On en oublierait presque que l’acteur nous fait du Olivier vu et revu (à savoir, avouons-le, des regards d’une puissance folle et des afflux de charisme à chaque mot prononcé). En bref, une très grande performance pour la très riche année 1939.



Avant tout, plus que tout, Heathcliff est un passionné. Et l’objet de sa passion est la fille de Mr Earnshaw, Catherine, alias Cathy, jouée par Merle Oberon. Mais la romance des deux jeunes gens se heurte à leurs contradictions. Cathy aspire à deux destins contraires qu’elle tente désespérément de concilier : d’un côté, la liberté absolue, désir qu’elle partage avec Heathcliff et qu’elle découvre, enfant, en jouant avec lui, puis adulte, dans son amour pour lui ; de l’autre, l’ascension sociale, la soif de richesse, de bien-être et de sécurité matérielle, que Heathcliff ne pourra jamais lui offrir. Une scène magnifique nous dévoile son dilemme, quand après avoir retrouvé son amant sur le sommet de la colline rocailleuse dont ils ont fait leur refuge, elle s’exclame, en entendant une musique lointaine :

“That’s what I want. Dancing and singing in a beautiful world. And I’m going to have it!”

Merle Oberon trouve probablement ici le rôle de sa vie. Incarner la séduisante mais caractérielle Cathy Earnshaw n’est certainement pas chose aisée. Non seulement parce que face à Olivier, monstre de charisme, elle risque de se faire manger toute crue, mais aussi parce qu’un tel rôle d’héroïne littéraire amène a posteriori des comparaisons avec l’indomptable Scarlett O’Hara que Vivien Leigh a formidablement bien joué la même année (l’anecdote qui tue : Vivien Leigh était réclamée par Olivier pour jouer Cathy). Sauf que, loin de céder, Merle donne une version de Cathy Earnshaw difficilement égalable : grâce à une interprétation qui fait la part belle à la force de caractère de la jeune femme, c’est elle, plus que Laurence Olivier, qui parvient le mieux à dévoiler la relation d’amour/haine qui unit et sépare les deux héros. Elle est crédible dans sa froideur juste après avoir été chaleureuse. Elle fait preuve d’une grande classe dans ses atours de lady, avant de parcourir la lande dépenaillée les cheveux au vent dès la scène suivante. Tel un Dr Jekyll/Mr Hyde au féminin, Merle Oberon transcrit alternativement sur son visage et par sa voix ces deux états qui habitent l’âme de Cathy : froideur, classe, beauté et résolution contre joie, salissures, charme et insouciance.




Les deux acteurs, parait-il, ne s’entendaient pas pendant le tournage. Et pourtant, chacun mû par son propre charisme et donnant toute sa force à son personnage, ils parviennent à bâtir une alchimie électrique entre Heathcliff et Cathy. En témoigne la scène admirable du bal –classique indémodable que l’on retrouve aussi bien chez Jane Austen que chez Margaret Mitchell : une série de plans nous les montre l’un puis l’autre, découvrant la présence de l’être aimé/haï. La séquence, rythmée par une partition de piano frénétique, est mythique pour ces regards intenses échangés au cours d’interminables secondes, où une tension extrême est palpable.

Autre atout du film, sa photographie. Ceux qui suivent ce blog savent que je salive dès que l’on m’offre une ambiance d’une beauté grandiose et sombre. C’est encore le cas ici. Ce n’est pas un hasard si le chef opérateur Gregg Toland (à qui l’on doit également l’esthétique de Citizen Kane) a obtenu un oscar pour son travail sur Wuthering Heights. Pour coller à l’atmosphère romantico-gothique du roman, le noir et blanc est joliment contrasté. De la sorte, les décors des paysages sont sublimés malgré l’absence de couleur. Les noirs et les blancs prononcés sont les révélateurs de l’état d’esprit des personnages. Aussi Cathy se pare-t-elle de blanc, couleur de pureté, lorsqu’elle choisit de faire partie de la société « bien née », tandis que le noir domine ses habits quand elle préfère la voie plus déviante qui la mène vers Heathcliff. Pour couronner le tout, la musique d’Alfred Newman est sublime et confère au film une vraie force romantique.


Conclusion

Quoique la sortie la même année du mythique Autant en emporte le vent lui fasse de l’ombre, Wuthering Heights est une excellente adaptation du roman d’Emily Brontë. C’est un classique authentique, qui à l’aide d’une photographie irréprochable recrée une ambiance aux tonalités envoutantes. Surtout, porté par un duo d’acteurs au sommet, le film nous offre un couple d’amants à la personnalité ambiguë et fascinante, emportés dans le tourbillon de leur passion qui balaye les Hauts de Hurlevent.


NOTE : 9/10


vendredi 30 janvier 2015

NIGHTMARE ALLEY - Le Charlatan


Titre original : Nightmare Alley
Titre français : Le Charlatan
Réalisation : Edmund Goulding
Société de production : 20th Century Fox
Genre : film noir
Durée : 111 minutes
Date de sortie : 28 octobre 1947 (USA)
Casting :
Tyrone Power : Stan Carlisle
Joan Blondell : Zeena
Coleen Gray : Molly
Helen Walker : Lilith Ritter
Taylor Holmes : Ezra Grindle
Mike Mazurki : Bruno
Ian Keith : Pete


L’HISTOIRE

L’ambitieux employé d’un cirque itinérant trace sa route vers la gloire et le succès à force de manipulations et d’escroqueries. Mais un revers de fortune, brutal et impitoyable, n’est jamais loin…


L’AVIS DE FU MANCHU

Film noir très réussi sorti en 1947, Nightmare Alley narre l’ascension sociale irrésistible d’un jeune forain, Stanton Carlisle dit « Stan », puis sa déchéance, aussi soudaine et brutale que sa montée vers les sommets avait été longuement planifiée.  



Stan Carlisle (Tyrone Power) est, au début du film, un ambitieux jeune homme, assistant de la voyante Zeena, qui, en d’autres temps, avait connu la gloire avec son partenaire et mari. Celui-ci, Pete, n’est plus que l’ombre de lui-même, alcoolique invétéré et acolyte peu fiable pour Zeena, réduite à se contenter de numéros bien éloignés de son potentiel et de ses standards passés.

Dès les premières scènes du film, les ambitions du jeune et charismatique Stan s’opposent au destin le plus vil qui puisse exister dans les fêtes foraines de l’époque, celui de « Geek » - le geek étant un phénomène de foire très populaire alors, un alcoolique réduit à l’état de bête humaine devant arracher les têtes de poulets en échange, pour maigre salaire, d’une place pour dormir… Le symbole donné au geek n’est pas anodin dans Nightmare Alley : 
le mot est tracé sur une pancarte visible au plein centre de l’écran dès les premières images, signe de son importance future, et Pete avoue à Stan que lui-même aurait pu finir ainsi, s’il n’avait pas été recueilli par Zeena. Sa vie d’alcoolique n’en est pourtant pas très éloignée… « Comment peut-on tomber aussi bas ? », se demande Stan, et c’est bien là toute la question à laquelle l’intrigue du film va répondre.


How can a guy get so low ? - He reached too high


La destinée de Stan, quant à elle, commence quand celle de Pete se termine : celui-ci victime de son penchant pour la boisson, Stan en profite pour prendre sa place auprès de Zeena, et sa carrière d’illusionniste est lancée. L’ascension de Stan sera jalonnée et déterminée par la présence de trois personnages féminins qui, tour à tour, l’accompagneront dans sa quête.



Stan, en tant que jeune forain, apparaît d’abord dans le film comme l’assistant de Zeena (Joan Blondell), qui tient un numéro de voyante extralucide. Ne pouvant pleinement compter sur son mari alcoolique, elle accepte volontiers l’aide de Stan, qui prend une place de plus en plus intrusive à ses côtés. Conquise, elle lui révélera le fameux code qui lui permettait de communiquer avec Pete sans que personne dans l’assistance ne s’en aperçoive.
Zeena, dans sa relation avec Stan, agit à la fois comme une mère et une amante. Protectrice, elle le prendra sous son aile et lui apprendra tout ce qu’elle sait. Si elle s’efforce de rester fidèle coûte que coûte à Pete, elle ne pourra ensuite résister bien longtemps aux avances de Stan, et l’on comprend qu’ils ont sans doute partagé bien plus que des secrets… Joan Blondell réussit ainsi à donner à son personnage, en dépit de son activité d’illusionniste, un caractère foncièrement positif, au charme maternel doublé d’une sensualité évidente.



Listen to me. I'm no good, I never pretended to be. But I love you.

La véritable relation romantique de Stan est à mettre au crédit de Molly (Coleen Gray), une jeune fille du cirque, comme lui, et avec laquelle il est très proche dès le début du film. Molly représente en quelque sorte l’épouse idéale, la femme « parfaite » - selon les critères de l’époque du moins -, douce, attentionnée et fidèle. Naïve, amoureuse, elle suivra Stan jusqu’au bout mais, mention très intéressante, provoquera sa perte en lui faisant défaut au moment crucial. Elle fait donc penser à une sorte d’Eve, fidèle compagne de son homme mais dont la Faute, irréparable, les condamnera à errer éternellement sans chance réelle de s’en sortir. Indice troublant, Molly nous apparait pour la première fois en costume deux-pièces, façon Tarzan et Jane – mais qui rappelle également la tenue d’Eve…
Cela mis à part, Molly est aussi la « bonne » personne, l’âme la plus pure de Nightmare Alley, et elle s’opposera avec véhémence aux ultimes projets de Stan qui, au-delà de la simple arnaque, évoluent vers le spiritisme, et donc touchent au sacrilège. Or l’homme qui se croit Dieu sera irrémédiablement puni – n’oublions pas que l’on est dans un film noir, où le « héros » se dirige immanquablement vers sa chute…


Avant sa descente aux enfers, Stan est attiré vers les sommets et, alors qu’il trompe les gens de la haute société grâce aux spectacles d’illusionnisme qu’il a montés avec Molly, il fait la connaissance d’une troisième femme : Lilith Ritter (Helen Walker). Autant le dire tout de suite, c’est, parmi les trois, celle qui m’a le plus fasciné. Psychanalyste dont il semble qu’elle n’ait de « docteur » que le nom, elle est en effet aussi peu scrupuleuse que Stan puisqu’elle enregistre les confessions de ses patients à leur insu. Très intelligente, elle met tout de suite en doute les capacités de « devin » de Stan mais, au lieu de le dénoncer, préfère s’associer avec lui. Ses relations avec Stan sont très complexes, chacun jouant au jeu du chat et de la souris avec l’autre, sans que l’on sache qui domine la partie. 
You’re good. You’re awful good… Just about the best I ever saw…

Extrêmement charismatique, Lilith est la vraie femme fatale de Nightmare Alley, portée par le jeu d’une Helen Walker à son sommet, froide, calculatrice et très séduisante, sans oublier un courage et un sang-froid à toute épreuve. Tout en elle est captivant, et son nom même est évocateur : Lilith, démone de la Bible, maîtresse d’Adam, l’exact opposé d’Eve, elle est ici la démone nocturne qui s’empare des rêves de ses victimes / clients. Les parallèles sont très nombreux à faire, et l’on remarquera que si Molly essaie de faire revenir Stan / Adam vers la lumière, Lilith l’entraine toujours plus vers l’obscurité. Cela dit, le personnage de Lilith dans Nightmare Alley est très subtil, et, ses motivations étant peu expliquées, Helen Walker peut et réussit à la rendre attachante dans son duel face au trop ambitieux Stan Carlisle, charlatan qui, au fond, n’inspire que le dégoût.

Cependant, et d’une manière générale, aucun des personnages de Nightmare Alley n’est entièrement mauvais : c’est d’autant plus intéressant que cela tranche, à mon sens, avec le cynisme affiché de la plupart des films noirs. Même le personnage de Stan (Tyrone Power), voyou sans scrupule, beau parleur et arrogant, n’est pas tout à fait noir. De manière assez surprenante,par exemple, il semble que son amour – ou du moins son attachement - pour Molly soit sincère. De même, ce n’est pas un meurtrier, crime ultime s’il en est, même s’il en arrive à mener les autres à leur perte par accident. D’une certaine manière, Stan est un profiteur, qui arnaque les gens crédules pour leur soutirer de l’argent. Et s’il ne mérite pas le châtiment suprême, il est condamné à une fin pathétique, cruel revers de fortune, mais parallèle tellement bien trouvé par rapport au début du film. Le contraste et la ressemblance entre les deux situations apporte toute sa touche cynique à Nightmare Alley, digne des plus grands films noirs.


Conclusion

De par son ambiance très particulière s’appuyant sur l’univers chamarré mais mystérieux et inquiétant des fêtes foraines, dont il montre l’envers du décor, Nightmare Alley s’inscrit dans la lignée des meilleurs films noirs de l’époque. Surtout, son personnage principal cynique et amoral interprété par un excellent Tyrone Power est magistralement entouré par trois rôles de femmes tous plus fascinants les uns que les autres, comme seuls savent en produire les films noirs : Joan Blondell, et sa Zeena chaleureuse et sensuelle. Coleen Gray, et sa Molly touchante et adorable. Helen Walker, enfin, dont la Lilith à l’intelligence diabolique restera, à mon sens, la plus grande réussite du film.

NOTE : 8,5/10


mercredi 28 janvier 2015

LEAVE HER TO HEAVEN – Péché mortel


Réalisation : John M. Stahl
Société de production : 20th Century Fox
Genre : Film noir / Mélodrame
Musique : Alfred Newman
Photographie : Leon Shamroy
Durée : 110 min
Date de sortie : 19 décembre 1945 (USA)
Casting :
Gene Tierney : Ellen Berent Harland
Cornel Wilde : Richard Harland
Jeanne Crain : Ruth Berent
Vincent Price : Russell Quinton



L’HISTOIRE

Après avoir passé deux ans en prison, le romancier Richard Harland est de retour chez lui, à « Back of the Moon », lieu enchanteur qui lui sert de refuge. Un avocat de ses amis se plonge dans ses souvenirs et raconte l’histoire de Richard et d’Helen. Après leur rencontre dans un train, les deux jeunes gens se plaisent et se marient, à l’initiative d’Helen, qui commence rapidement à se montrer très possessive envers son époux…



L’AVIS DE GENERAL YEN

Le petit bijou que voilà. Le générique ne trompe pas. On devine dès le lever de rideau que Leave Her to Heaven emprunte autant au film noir qu’au mélodrame. Coups de tambour, « coups de gong » qui rythmeront inlassablement le film, comme si chacun d’eux nous criait « danger ! ». Sons stridents aux accents inquiétants, alternant avec une mélodie plus douce et fluide : nous voilà déjà captivés, attentifs à l’atmosphère étrange et belle ainsi créée en quelques notes.

Sa touche mélodramatique, Leave Her to Heaven la doit à une trame narrative axée sur la vie perturbée d’un couple, Richard Harland et Helen Berent. La passion amoureuse est le thème central du film. Elle est perceptible dès la scène de rencontre, coup de foudre magistralement orchestré, le regard fixe et émerveillé d’Helen faisant face aux coups d’œil admiratifs et gênés de Richard. Le film regorge de scènes symbolisant à l’écran la passion et la force des sentiments, en particulier ceux d’Helen. Au début du film, chaque plan réunissant les deux personnages seul à seul fait ressortir désir et sensualité de manière toujours plus accrue. La musique mélodramatique d’Alfred Newman aidant, la fougue d’Helen est palpable grâce à une Gene Tierney incandescente.

La passion qu’Helen éprouve pour Richard est cependant trop forte, et crée un déséquilibre, que la mise en scène traduit à l’écran en introduisant des éléments typiques de film noir. Ce genre, déjà évoqué sur Films Classiques, est empreint d’une fascination pour la déchéance de personnages ambivalents au destin tracé. Le destin se manifeste en général par l’apparition d’une rupture dans le comportement du personnage : le héros, souvent masculin, peut par exemple commettre un meurtre ou se laisser charmer par une femme fatale, ce qui va bouleverser sa vie et précipiter sa chute. Dans Leave Her to Heaven, c’est le mariage des deux amants qui fait office de feu vert au destin. C’est à partir de ce moment qu’Helen révèle un comportement possessif qui ira crescendo. Comme le révèle l’avocat ami de Richard lors de la scène d’ouverture :

“Of all the seven deadly sins, jealousy is the most deadly.”

Dès le départ, le spectateur est prévenu. Le mal est rapidement identifié, dans la plus pure tradition des grands noirs, comme dans Double Indemnity ou Sunset Boulevard, qui usent également du procédé du flashback. Si le flashback dévoile d’emblée une partie du dénouement, il présente l’avantage de mettre l’accent sur le « comment en est-on arrivé là ». Le suspense de ces films n’est pas dû à l’ignorance qu’a le spectateur de la fin de l’histoire, mais à la façon dont on y arrive. La forme va donc primer sur le fond, pour captiver – littéralement – le public. Sur ce plan, Leave Her to Heaven déroge aux astuces typiques des films noirs tournés en noir et blanc, magnifiés par leur clair-obscur : le film est en couleurs.


La couleur de Leave Her to Heaven est son atout visuel majeur. Ce n’est pas un hasard si le film a obtenu un oscar pour sa photographie : son Technicolor est flamboyant, grâce à des couleurs plus saturées que la normale. Le résultat en est une atmosphère unique, presque irréelle. La beauté de Gene Tierney est rendue magnétique. Ainsi, la couleur, d’ordinaire l’apanage des grands mélodrames de l’époque, se voit dans ce film également utilisée pour lui conférer une tonalité noire. Leave Her to Heaven est un « film noir en plein soleil » : la couleur est révélatrice de la puissance d’Helen, néfaste en plein jour. Notez à ce propos que lors des scènes climax du film, la musique mélodramatique se tait : le silence donne du pouvoir à l’image.

Si Helen a un tel impact sur nous, c’est en grande partie grâce à l’interprétation qu’en donne Gene Tierney. J’ai déjà mentionné dans mon article sur les femmes fatales la grandeur du personnage. La particularité d’Helen, c’est son obsession, l’amour qui, poussé à l’extrême, n’a plus rien de noble et devient maladif et dangereux.

“I’ll never let you go. Never, never, never.”

Face à l’omniprésente Gene Tierney, qui fascine autant que son personnage est fasciné par son mari, deux acteurs : Cornel Wilde et Jeanne Crain. Tous deux campent des personnalités réservées, qui pâtissent donc de l’aura quasi-divine de Tierney. Et c’est là un intérêt majeur du film : le traitement des relations entre des personnages très différents. Cornel Wilde nous offre un Richard posé, un écrivain qui aspire à une vie faite d’amour et d’eau fraîche, loin des turbulences de la vie urbaine, dans un environnement boisé au milieu d’un lac. Il oppose son flegme à la furia de Gene Tierney, ce qui nous donne des scènes sublimes où des sentiments contraires s'affrontent, comme quand, au réveil, Helen tente d’attiser le désir de Richard et rencontre un certain succès, avant que le jeune frère du héros vienne détourner son attention. Désir brûlant et considérations fraternelles sont, juxtaposés, source de frustration.


Quant à Ruth Berent, cousine et sœur adoptive d’Helen, sa raison d’être n’est ni plus ni moins que d’être comparée à Helen. Jeanne Crain et Gene Tierney livrent un duel moral qui enrichit le personnage d’Helen. Ruth et Helen sont si proches physiquement qu’on pourrait les confondre. Ce qui les distingue est leur caractère : passion et jalousie s’opposent à raison et renoncement. L’une est une jeune femme ordinaire : Ruth, qui s’adonne aux plaisirs du jardinage et lui vaut d’être surnommée « the Gal with the Hoe » (la fille à la bêche) par Richard.
L’autre est une femme extraordinaire : Helen. Cela est suggéré dès la séquence du train : elle regarde Richard pendant plusieurs secondes sans ciller. 

Cette facette hors-normes est très vite associée à un halo d’étrangeté qui l’entoure et va aller s’accentuant au fil du film. Helen génère autant de fascination auprès du spectateur qu’elle-même en éprouve pour Richard. Gene Tierney adopte un phrasé lent et mélodieux, comme si elle psalmodiait chaque mot. Les longs plans fixes sur son visage, à la pâleur fortement accentuée par des lèvres rouge vif et des yeux d’un azur scintillant, lui donnent une certaine majesté, confirmée par le charisme déployé par l’actrice. Helen est une femme forte, dominatrice, et cela se voit. A l’inverse, la discrétion à l’écran de Jeanne Crain est, comme pour Richard, le reflet de son caractère. Cela permet à Gene Tierney d’occuper tout l’espace en matière d’expression, et l’actrice s’en donne à cœur joie : un personnage aussi riche et complexe qu’Helen Berent ne s’accomplit pleinement que dans la confrontation avec sa nemesis, son opposé. Le sens du film est à trouver dans cette dynamique des contraires.

Conclusion

Film complet, doté des attributs de deux genres majeurs du cinéma classique, le mélodrame et le film noir, Leave Her to Heaven tient du chef d’œuvre. Alliant un sublime technicolor à une musique captivante et utile à l’intrigue, ce mélodrame noir est unique. On retiendra à jamais la figure mythique d’Helen, le plus grand rôle de la resplendissante Gene Tierney. A l’unanimité des deux membres de notre rédaction, un des plus grands classiques du cinéma américain.

NOTE : 10/10