Affichage des articles dont le libellé est Gene Tierney. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Gene Tierney. Afficher tous les articles

jeudi 3 septembre 2015

DANA ANDREWS, « JOHNNY REB » BROIE DU NOIR




Dana Andrews (1909 – 1992) est un acteur méconnu. A tort. Solidement bâti, le regard sombre pénétrant, les lèvres souvent figées en une moue reconnaissable entre mille, ce natif du Vieux Sud, Texan d’adoption, a conquis mon estime pour ses performances sobres et solides d’hommes désillusionnés, mi bourrus, mi charmeurs, lui que le passage d’une jolie brune laisse rarement indifférent. Soldat héroïque, figure de l’Ouest sauvage, il a surtout laissé son empreinte dans les bas-côtés des trottoirs urbains lavés par la pluie en faisant les heures de gloire du Film noir américain.


Cinq faits d’armes

Boomerang!, l’aura du justicier 



Un film d’Elia Kazan (1947), avec Dana Andrews, Jane Wyatt et Lee J. Cobb.

Dans ce film à la tournure quasi documentaire (scénario basé sur un fait divers, usage très limité de la musique, style sobre et réaliste), Andrews incarne un procureur d’une petite ville américaine qui, après qu’un meurtre ait été commis et un suspect identifié, et que tout accuse, va s’efforcer de démêler le vrai du faux dans une véritable démonstration de ce que doit être la justice.

Ce qui est remarquable dans Boomerang, c’est la mise en lumière de tous les fils qui relient entre eux les différents pouvoirs dans une commune lambda. Police et justice sont sous l’influence du politique. Les intérêts des notables convergent et le procureur, joué par Andrews, est au cœur du système. C’est pourquoi l’on suit avec intérêt la performance d’Andrews, qui ici nous offre un jeu d’un charisme confondant et d’une sobriété bienvenue qui épouse les désirs de réalisme de la réalisation. L’acteur rend son personnage fascinant parce qu’il exprime son ambiguïté, ses doutes et son dilemme moral (fidélité vs. honnêteté) avec un naturel et une empathie qui donnent un inévitable sentiment de déjà-vu, comme si l’on avait à coup sûr déjà un jour croisé la route d’un tel homme.


Canyon Passage, poésie de l’Ouest sauvage 



Un film de Jacques Tourneur (1946), avec Dana Andrews, Susan Hayward et Brian Donlevy.

Ce film est absolument sublime par sa photographie. Les paysages filmés sont de toute beauté, et l’on ne peut après l’avoir vu que rêver de se retrouver dans les forêts de l’Oregon du XIXème siècle.

Mais son autre atout majeur, c’est Dana Andrews. Je l’ai rarement vu aussi charismatique et maître de son sujet. Héritier du cowboy texan par sa dégaine virile, il tient plutôt ici du businessman modèle, et illustre de manière idéale la figure mythique du self-made man américain. Véritable héros de la légende de l’Ouest, bien qu’il ne soit ni pauvre, ni seul (il est même plutôt bien entouré !), son Logan Stuart défend son bien contre les convoitises, son ami contre les vendettas, et ses concitoyens contre les Indiens (qui, il faut le souligner, et même s’ils représentent une menace claire et constante pour les pionniers, ne sont pas diabolisés, ce qui permet de ne pas gâcher l’intérêt que l’on porte au film). Par ailleurs, Andrews, flanqué de l’incontournable Hoagy Carmichael (comme dans The Best Years of Our Lives et Night Song), brille avec les dames, et son alchimie avec la flamboyante et effrontée Susan Hayward, quoique pas aussi bien exploitée qu’elle aurait dû l’être, est manifeste, et ce dès le début du film.


Fallen Angel, la chair et le diable 


Un film d’Otto Preminger (1945), avec Dana Andrews, Linda Darnell et Alice Faye.

L’un de mes films noirs préférés : un clair-obscur très esthétique, une atmosphère de petite ville perdue, avec son « diner » comme principal lieu de vie, un bord de mer désertique. Et Linda Darnell. Référence ultime de la femme fatale fantasmée, brune ténébreuse, aguicheuse, ambitieuse et maudite, son personnage ne peut qu’attirer irrésistiblement Eric Stanton (Dana Andrews), un aventurier fauché qui va se démener pour la séduire, en vain.

Si Fallen Angel est l’un des tours de force d’Andrews, c’est que celui-ci fait de Stanton un anti-héros particulièrement ambigu, prêt à tout par passion pour une femme qu’il vient à peine de rencontrer. Et pourtant, Stanton, aussi impulsif en amour soit-il, est un faux badboy. Andrews sait parfaitement dépeindre des personnages aux dehors un peu bruts mais emplis d’une certaine conception morale qui les pousse à sortir de la nasse vers laquelle le destin semble les amener. Si Stanton tente d’arnaquer une jeune héritière (Alice Faye), c’est pour par la suite être ramené à un cas de conscience qui le fait se dévoiler entièrement. Le vagabond paumé, renvoyé à ses bas instincts par son désir pour une femme, se découvre des qualités insoupçonnées au contact d’une autre. Cette transition est typique du héros andrewsien, un homme « gris » ou tourmenté forcé à dévoiler sa nature profonde. Une trame que l’on retrouve dans beaucoup de films noirs ultérieurs.


Laura, l’ombre est la proie 


Un film d’Otto Preminger (1944), avec Dana Andrews, Gene Tierney, Clifton Webb et Vincent Price.

Quoique le film, que j’aime beaucoup pourtant, m’ait laissé un léger goût d’inachevé de par son scénario, Laura n’en reste pas moins un (quasi) chef d’œuvre, en particulier sur le plan de la maîtrise visuelle du style noir, qu’il contribue largement à créer. Ainsi donc, ce film est esthétiquement incontournable. Ajoutez à cela un couple mythique et vous obtenez une jolie gourmandise toute faite pour le Général Yen. Car oui, j’y reviendrai plus bas dans cet article, mais Laura est le clou de la collaboration Gene Tierney – Dana Andrews, dont l’entente à l’écran a fait les beaux jours du film noir (voir en particulier le très bon When The Sidewalk Ends).

Si je mentionne Laura dans cet article sur Andrews, c’est pour insister sur la contribution fondamentale de l’acteur au genre du film noir. C’est dans Laura, plus que dans tout autre, qu’il fonde sa légende. Détective aux faux airs blasés, qui montrent un homme ayant plus que vécu malgré un physique plutôt avantageux, son Mark McPherson est sur un ring, mais affronte de manière flegmatique les deux prétendants de Laura, jeune beauté présumée assassinée.

Quoique Laura soit le personnage central de l’intrigue, ce sont les hommes qui, par leur regard sur l’héroïne, façonnent notre vision d’elle. Vincent Price, et surtout Clifton Webb, sont brillants dans ce domaine. Mais Andrews fait encore mieux. Sans que son personnage ne connaisse la jeune femme, il parvient, grâce aussi à une ambiance savamment dosée, à rendre crédible et sublime le fait que son personnage tombe sous son charme (tant au sens propre qu’au figuré), rien qu’en regardant son portrait, particulièrement évocateur. Son type de jeu fait de lui l’acteur parfait pour ce rôle. Calme mais bouillant intérieurement, il évoque un romantisme qui aurait été dilué par l’expérience réaliste de la vie. La présence d’une Tierney quasi éthérée parvient à rallumer l’étincelle, et, comme souvent entre eux, leurs jeux de regards sont vraiment fabuleux.


The Best Years of Our Lives, le cauchemar du vétéran


Un film de William Wyler (1946), avec Dana Andrews, Myrna Loy, Teresa Wright et Fredric March.

L’un des plus grands (et émouvants) films américains des années 1940. Le thème du retour des héros après les années de guerre, et le décalage qu’ils ressentent au contact de la société (et de leurs proches) qu’ils trouvent altérée, y est analysé avec une minutie et une profondeur qui touchent au sublime. Of course, c’est un Wyler. Et l’un des meilleurs, objectivement. Qui plus est, Dana Andrews en est l’acteur le plus marquant, encore que le casting soit dans son ensemble d’un haut niveau (Myrna, c’est surtout à toi que je pense. Ok, les autres aussi. Enfin, un peu…).

Fred Derry (Andrews) est sans conteste parmi les trois soldats qui s’en reviennent du front celui qui est le plus intéressant : la guerre a promu cet homme d’origine modeste au grade de capitaine. Il s’est couvert de gloire. Mais sa fiancée l’attend-elle ? Ils se sont mariés juste avant son départ. Le style laconique d’Andrews sied à merveille encore une fois : loin de verser dans le sentimentalisme, l’acteur fait preuve de sang-froid, comme il se doit pour un as de l’aviation. Il laisse l’émotion émerger de son attitude calme et posée. Un voile de tristesse transparait dans ses yeux et sa moue caractéristique, comme toujours, donne à voir un homme sans illusions, lucide, qui craint ce qui l’attend.

Le reste du film est l’occasion pour Andrews de briller par sa présence. William Wyler, encore une fois, sait faire (re)naître les charismes. Et puis, il y a cette scène, la plus belle de toutes. Un champ large, étendu. Des carcasses d’avions à perte de vue. Un homme au milieu d’elles, déambule. Il entre dans l’une des épaves. Dans le nez de l’engin, Fred Derry se remémore ses craintes, le regard fixe, noir. Mais si évocateur. Voilà, tout simplement. Il n’en faut pas beaucoup à l’acteur. Et c’est justement son naturel apparent, cette facilité avec laquelle il incarne ce personnage héroïque, qui font de sa performance un morceau de bravoure.


Les roses et le glaive

Le Thé du Général – Au menu de la pause anglaise (ou chinoise, c’est selon) du Général Yen, les partenaires féminines du sujet de notre article, qui a eu à ma grande jalousie l’heur de partager l’affiche avec des actrices que j’apprécie tout particulièrement. Petit florilège gustatif.


Gene Tierney : arômes subtils en harmonie

Avec cinq films en commun avec l’actrice au charisme glacé, Andrews a eu l’insigne honneur d’être frappé à répétition par la classe et l’élégance de Gene, avec qui il a réussi à former un couple on-screen mémorable. Semblables (calme, froideur) mais complémentaires (virilité et agressivité contenue pour lui, délicatesse pour elle), ils n’ont selon moi jamais été aussi complices dans leur jeu que dans cette scène très travaillée de Laura où il lui débite une rafale de questions inquisitrices en l’aspergeant d’une lumière blafarde, ou peut-être également dans When The Sidewalk Ends, lorsqu’il l’observe, endormie, dans un instant d’une profonde poésie.

Susan Hayward : senteurs corsées en fusion

Quoique ce ne soit pas dans ses deux films avec Andrews qu’elle dégage le plus sa pugnacité et son énergie, Susan est pour moi la partenaire idéale d’Andrews : elle en est même le pendant féminin. Il est donc dommage que leur alchimie n’est pas été mieux exploitée par les studios et les réalisateurs. Si j’ai mentionné la sensualité qu’ils nous offrent dans Canyon Passage, il faut reconnaître que Susan Hayward est bien plus à son avantage dans leur autre collaboration, My Foolish Heart, film où Andrews est malheureusement plus en retrait. Je donnerais d’ailleurs beaucoup pour qu’ils nous aient laissé une œuvre où chacun d’eux est à son meilleur. Il n’empêche, leur langage corporel dans ces deux films donne un aperçu suffisamment élogieux de leur entente pour que je puisse savourer de les voir ensemble à l’écran.

Merle Oberon : subjugué par une robe intense

Cette fois un seul film, Night Song, mais une sublime Merle Oberon qui à chacune de ses apparitions est éblouissante, tout particulièrement dans la deuxième partie où son charme est à son zénith.

Jeanne Crain : des volutes brunes dans l’eau claire

Toujours aussi douce et fraîche, Jeanne Crain est fidèle à son image cinématographique de jeune fille (très) innocente dans State Fair, mais la couleur lui donne ici un éclat inégalé. Jolie romance musicale, quoique pas de quoi donner à mon thé un arôme fabuleux. A l’image du film, leur couple est néanmoins un plaisir pour les yeux.

Teresa Wright : parfum doux pour symbiose absolue

Dans son meilleur film, The Best Years of Our Lives, Dana Andrews est lié à Teresa Wright, dont la ressemblance physique avec la plupart des demoiselles citées est évidemment frappante. Sur le plan du jeu d’actrice, Teresa se rapproche de Jeanne Crain, mais elle est plus subtile et conquérante. Sa détermination la rend à la fois intéressante et séduisante. Et bien sûr, « effet Wyler » oblige, le réalisateur parvient à lui seul à les rendre en symbiose par des tours de magie dont il a le secret.




mercredi 28 janvier 2015

LEAVE HER TO HEAVEN – Péché mortel


Réalisation : John M. Stahl
Société de production : 20th Century Fox
Genre : Film noir / Mélodrame
Musique : Alfred Newman
Photographie : Leon Shamroy
Durée : 110 min
Date de sortie : 19 décembre 1945 (USA)
Casting :
Gene Tierney : Ellen Berent Harland
Cornel Wilde : Richard Harland
Jeanne Crain : Ruth Berent
Vincent Price : Russell Quinton



L’HISTOIRE

Après avoir passé deux ans en prison, le romancier Richard Harland est de retour chez lui, à « Back of the Moon », lieu enchanteur qui lui sert de refuge. Un avocat de ses amis se plonge dans ses souvenirs et raconte l’histoire de Richard et d’Helen. Après leur rencontre dans un train, les deux jeunes gens se plaisent et se marient, à l’initiative d’Helen, qui commence rapidement à se montrer très possessive envers son époux…



L’AVIS DE GENERAL YEN

Le petit bijou que voilà. Le générique ne trompe pas. On devine dès le lever de rideau que Leave Her to Heaven emprunte autant au film noir qu’au mélodrame. Coups de tambour, « coups de gong » qui rythmeront inlassablement le film, comme si chacun d’eux nous criait « danger ! ». Sons stridents aux accents inquiétants, alternant avec une mélodie plus douce et fluide : nous voilà déjà captivés, attentifs à l’atmosphère étrange et belle ainsi créée en quelques notes.

Sa touche mélodramatique, Leave Her to Heaven la doit à une trame narrative axée sur la vie perturbée d’un couple, Richard Harland et Helen Berent. La passion amoureuse est le thème central du film. Elle est perceptible dès la scène de rencontre, coup de foudre magistralement orchestré, le regard fixe et émerveillé d’Helen faisant face aux coups d’œil admiratifs et gênés de Richard. Le film regorge de scènes symbolisant à l’écran la passion et la force des sentiments, en particulier ceux d’Helen. Au début du film, chaque plan réunissant les deux personnages seul à seul fait ressortir désir et sensualité de manière toujours plus accrue. La musique mélodramatique d’Alfred Newman aidant, la fougue d’Helen est palpable grâce à une Gene Tierney incandescente.

La passion qu’Helen éprouve pour Richard est cependant trop forte, et crée un déséquilibre, que la mise en scène traduit à l’écran en introduisant des éléments typiques de film noir. Ce genre, déjà évoqué sur Films Classiques, est empreint d’une fascination pour la déchéance de personnages ambivalents au destin tracé. Le destin se manifeste en général par l’apparition d’une rupture dans le comportement du personnage : le héros, souvent masculin, peut par exemple commettre un meurtre ou se laisser charmer par une femme fatale, ce qui va bouleverser sa vie et précipiter sa chute. Dans Leave Her to Heaven, c’est le mariage des deux amants qui fait office de feu vert au destin. C’est à partir de ce moment qu’Helen révèle un comportement possessif qui ira crescendo. Comme le révèle l’avocat ami de Richard lors de la scène d’ouverture :

“Of all the seven deadly sins, jealousy is the most deadly.”

Dès le départ, le spectateur est prévenu. Le mal est rapidement identifié, dans la plus pure tradition des grands noirs, comme dans Double Indemnity ou Sunset Boulevard, qui usent également du procédé du flashback. Si le flashback dévoile d’emblée une partie du dénouement, il présente l’avantage de mettre l’accent sur le « comment en est-on arrivé là ». Le suspense de ces films n’est pas dû à l’ignorance qu’a le spectateur de la fin de l’histoire, mais à la façon dont on y arrive. La forme va donc primer sur le fond, pour captiver – littéralement – le public. Sur ce plan, Leave Her to Heaven déroge aux astuces typiques des films noirs tournés en noir et blanc, magnifiés par leur clair-obscur : le film est en couleurs.


La couleur de Leave Her to Heaven est son atout visuel majeur. Ce n’est pas un hasard si le film a obtenu un oscar pour sa photographie : son Technicolor est flamboyant, grâce à des couleurs plus saturées que la normale. Le résultat en est une atmosphère unique, presque irréelle. La beauté de Gene Tierney est rendue magnétique. Ainsi, la couleur, d’ordinaire l’apanage des grands mélodrames de l’époque, se voit dans ce film également utilisée pour lui conférer une tonalité noire. Leave Her to Heaven est un « film noir en plein soleil » : la couleur est révélatrice de la puissance d’Helen, néfaste en plein jour. Notez à ce propos que lors des scènes climax du film, la musique mélodramatique se tait : le silence donne du pouvoir à l’image.

Si Helen a un tel impact sur nous, c’est en grande partie grâce à l’interprétation qu’en donne Gene Tierney. J’ai déjà mentionné dans mon article sur les femmes fatales la grandeur du personnage. La particularité d’Helen, c’est son obsession, l’amour qui, poussé à l’extrême, n’a plus rien de noble et devient maladif et dangereux.

“I’ll never let you go. Never, never, never.”

Face à l’omniprésente Gene Tierney, qui fascine autant que son personnage est fasciné par son mari, deux acteurs : Cornel Wilde et Jeanne Crain. Tous deux campent des personnalités réservées, qui pâtissent donc de l’aura quasi-divine de Tierney. Et c’est là un intérêt majeur du film : le traitement des relations entre des personnages très différents. Cornel Wilde nous offre un Richard posé, un écrivain qui aspire à une vie faite d’amour et d’eau fraîche, loin des turbulences de la vie urbaine, dans un environnement boisé au milieu d’un lac. Il oppose son flegme à la furia de Gene Tierney, ce qui nous donne des scènes sublimes où des sentiments contraires s'affrontent, comme quand, au réveil, Helen tente d’attiser le désir de Richard et rencontre un certain succès, avant que le jeune frère du héros vienne détourner son attention. Désir brûlant et considérations fraternelles sont, juxtaposés, source de frustration.


Quant à Ruth Berent, cousine et sœur adoptive d’Helen, sa raison d’être n’est ni plus ni moins que d’être comparée à Helen. Jeanne Crain et Gene Tierney livrent un duel moral qui enrichit le personnage d’Helen. Ruth et Helen sont si proches physiquement qu’on pourrait les confondre. Ce qui les distingue est leur caractère : passion et jalousie s’opposent à raison et renoncement. L’une est une jeune femme ordinaire : Ruth, qui s’adonne aux plaisirs du jardinage et lui vaut d’être surnommée « the Gal with the Hoe » (la fille à la bêche) par Richard.
L’autre est une femme extraordinaire : Helen. Cela est suggéré dès la séquence du train : elle regarde Richard pendant plusieurs secondes sans ciller. 

Cette facette hors-normes est très vite associée à un halo d’étrangeté qui l’entoure et va aller s’accentuant au fil du film. Helen génère autant de fascination auprès du spectateur qu’elle-même en éprouve pour Richard. Gene Tierney adopte un phrasé lent et mélodieux, comme si elle psalmodiait chaque mot. Les longs plans fixes sur son visage, à la pâleur fortement accentuée par des lèvres rouge vif et des yeux d’un azur scintillant, lui donnent une certaine majesté, confirmée par le charisme déployé par l’actrice. Helen est une femme forte, dominatrice, et cela se voit. A l’inverse, la discrétion à l’écran de Jeanne Crain est, comme pour Richard, le reflet de son caractère. Cela permet à Gene Tierney d’occuper tout l’espace en matière d’expression, et l’actrice s’en donne à cœur joie : un personnage aussi riche et complexe qu’Helen Berent ne s’accomplit pleinement que dans la confrontation avec sa nemesis, son opposé. Le sens du film est à trouver dans cette dynamique des contraires.

Conclusion

Film complet, doté des attributs de deux genres majeurs du cinéma classique, le mélodrame et le film noir, Leave Her to Heaven tient du chef d’œuvre. Alliant un sublime technicolor à une musique captivante et utile à l’intrigue, ce mélodrame noir est unique. On retiendra à jamais la figure mythique d’Helen, le plus grand rôle de la resplendissante Gene Tierney. A l’unanimité des deux membres de notre rédaction, un des plus grands classiques du cinéma américain.

NOTE : 10/10


samedi 25 octobre 2014

THE GHOST AND MRS. MUIR – L’aventure de Mme Muir


Réalisation : Joseph L. Mankiewicz
Société de production : 20th Century Fox
Musique : Bernard Herrmann
Durée : 104 min
Date de sortie : 26 juin 1947 (USA)
Casting :
Gene Tierney : Lucy Muir
Rex Harrison : Daniel Gregg
George Sanders : Miles Fairley
Edna Best : Martha Huggins
Vanessa Brown : Anna Muir (adulte)
Natalie Wood : Anna Muir (enfant)



L’HISTOIRE

Dans l’Angleterre du début du XXème siècle, une jeune veuve, Lucy Muir, décide de s’affranchir de sa belle-famille et part s’installer avec sa fille et sa servante dans un cottage du bord de mer. Mais la demeure est hantée par le fantôme de son ancien propriétaire, le capitaine de marine Daniel Gregg, que va devoir apprivoiser la nouvelle occupante des lieux…




L’AVIS DE GENERAL YEN

Tout à la fois comédie dramatique, poème romantique et conte fantastique, The Ghost and Mrs. Muir (« L’aventure de Madame Muir ») narre la relation entre Lucy Muir, une jeune femme naïve mais cultivée, et le fantôme qui hante sa nouvelle maison, le capitaine Gregg. Les personnages doivent apprendre à cohabiter, à se connaître, à surmonter leurs réticences. Progressivement se noue un dialogue entre deux mondes, le vivant et la mort, l’avenir et le souvenir. Au passé transmis par le marin répond la fraîcheur pleine de vie de la jeune veuve, qui permet au fantôme de sortir de son isolement et de s’ouvrir à l’instant présent.

Jeune femme de bonne éducation, Lucy est le personnage féminin romanesque par excellence, qui aurait toute sa place dans une romance gothique du XIXème siècle. 

Bien que veuve, elle a encore beaucoup à apprendre sur elle-même et les hommes, et telle une Education sentimentale, le film est le récit de son apprentissage. 


"You are the most obstinate young woman I have ever met"

Par contraste, Gregg est un loup de mer expérimenté, bourru, quoique non dépourvu de classe – un capitaine Haddock élevé dans l’Angleterre de Jane Austen.




Lucy Muir est interprétée par Gene Tierney, dans le rôle où je la préfère, quoique l’Helen Harland de Leave Her to Heaven soit certainement sa meilleure partition. Sa beauté froide et élégante sied à merveille à ce personnage rêveur, à la passion forte mais contenue, qui s’exprime pourtant, comme toujours avec Gene, dans l’éclat de ses yeux. L’actrice fait de « Lucia », comme l’appelle le capitaine, une femme gracieuse, spontanée et volontaire.


Quant à Rex Harrison, il est impressionnant de charisme dans son interprétation du fantôme du capitaine, lui donnant à la foi force et caractère, qui reflètent son tempérament de marin grincheux, mais aussi sagesse, mélancolie et tendresse, comme dans cette scène où il approche lentement son visage d’une Gene Tierney endormie.


"Whether you meet fair winds or foul, find your own way to harbor in the end"

Véritable ode au rêve, à la mer et aux marins, The Ghost and Mrs. Muir est un film empreint de poésie, sublimé par la musique aux accents romantiques de Bernard Herrmann, un film où le temps qui passe est symbolisé par des vagues houleuses qui déferlent sur la plage, érodant peu à peu les vestiges du passé.


J’ai tout particulièrement aimé la beauté des décors, le noir et blanc accentuant ici l’esprit tourmenté des personnages, ou là leurs sentiments à peine prononcés. La vue depuis la fenêtre de la chambre de Lucy est magnifique, entre les vagues que l’on aperçoit roulant à l’horizon et la longue vue trônant sur son perchoir, comme si la demeure, et avec elle nos héros, dérivait tel un navire en mer.


Conclusion

Un de mes films favoris, avec une de mes actrices favorites, The Ghost and Mrs. Muir me plait pour la délicatesse et la profondeur des relations entre ses personnages, son ambiance de rêverie romantique, et la poésie qui en émane à flots.


NOTE : 9,5/10



dimanche 31 août 2014

TOP 5 : LES FEMMES FATALES

Je l'ai déjà souligné, j'apprécie beaucoup les films noirs pour leur ambiance si particulière et leur travail esthétique sur l’image en noir et blanc, qui y est sublimée. Ils excellent aussi dans leurs codes, et en particulier dans leurs personnages archétypaux, dont le sujet de cet article, la femme fatale, est le plus bel exemple. 

Attention, si dans son sens actuel le mot désigne généralement une femme aguicheuse irrésistiblement désirable, la femme fatale des films noirs est avant tout une anti-héroïne, une femme qui tente de nuire au héros, et c’est bien là le sens du terme « fatale » : dangereuse et mortelle. Mais si la femme fatale est devenue un mythe, c’est bien sûr parce qu’elles allient en principe beauté et séduction afin d’assouvir leurs noirs desseins. Voici donc ma sélection des plus grandes femmes fatales.


N°5 : KATHIE MOFFAT (Jane Greer) dans Out of the Past

Ancienne maîtresse d’un truand, qui l’accuse de l’avoir volé après lui avoir tiré dessus, Kathie séduit le détective à ses trousses et le persuade de son innocence.


J’avais été au départ un peu déçu par Jane Greer dans Out of the Past, m’attendant à une prestation plus charismatique. Sauf que, justement, c’est dans sa réserve que Kathie Moffat détonne : elle nous berne tous – les personnages du film et les spectateurs. On en finit par douter qu’elle soit fatale. Eh bien si, et elle est même létale !

Son innocence, sa candeur, nous font oublier son charme fou. Son atout maître, c’est cette douceur dans tout son être qui séduit et qui fait qu’on lui pardonne tout. Elle a un temps d’avance sur tout le monde : inoffensive quand on se méfie d’elle, elle se révèle sans scrupules quand on s’y attend le moins. Oubliez les gangsters menés par Kirk Douglas. La « bad girl », c’est elle.


A voir – Le moment où le héros retrouve Kathie dans un bar à Acapulco : il la découvre pour la première fois et l’aborde dans une scène remplie de non-dits, de bluff et, déjà, de séduction.





N°4 : GILDA MUNDSON FARRELL (Rita Hayworth) dans Gilda

Au cœur d’un triangle amoureux, Gilda est la nouvelle épouse d’un patron de casino et l’ex-fiancée de son associé, qui a pour charge de la chaperonner.


Bien qu’elle n’en soit pas l’héroïne, le film porte son nom. Difficile dès lors d’imaginer que cette Gilda soit autre chose que le sujet même du film, l’obsession qui poursuit les deux protagonistes masculins dans leur quête commune. Gilda est la femme fatale fantasmée : objet de désir des hommes, elle est leur jouet tout en jouant avec eux, et va jusqu’à dérégler le « pacte » qui devait mener aux succès les deux hommes qui la convoitent.


Mais que retenir d’autre d’elle que le formidable pouvoir de séduction d’une Rita Hayworth dans le rôle de sa vie ? Bien qu’elle surjoue la femme aguicheuse au possible, à la limite de la caricature, c’est néanmoins efficace : on ne voit qu’elle.

A voir – Elle chante à deux reprises la même chanson : Put the blame on Mame. La première, où elle s’accompagne d’une guitare et avec pour seul spectateur un vieux complice, la montre sous son jour doux et charmant. La seconde, sur la scène d’un music-hall, est l’occasion pour elle de mimer la femme frivole, provocante et sensuelle, en particulier au moment où elle enlève lentement le long gant noir de son bras pour le plus grand plaisir de l’assistance masculine.



N°3 : KATHARINE MARCH (Joan Bennett) dans Scarlet Street

Poussée par un fiancé sans scrupules, Katherine « Kitty » March profite de la crédulité d’un homme marié amoureux d’elle pour lui soutirer de l’argent.

Dans Scarlet Street, Fritz Lang filme la déchéance d’un homme ordinaire et sans histoires, qui va tomber dans les filets d’une fille de basse extraction, Kitty. Surnommée Lazy Legs (jambes paresseuses) par son fiancé, c’est une femme pleine de nonchalance, limite vulgaire, ce qui, loin de nuire à ses charmes, décuple son potentiel d’attraction. Or, consciente de ses atouts, elle les met au service de son avidité et de son besoin de complaire à son compagnon.


C’est la seconde fois que Joan Bennett incarne une femme fatale dans un film de Lang et avec comme « victime » l’acteur Edward G. Robinson. Mais l’Alice Reed de The Woman in the Window souffre de la comparaison face à notre Katharine March. Joan Bennett donne à cette dernière une force et un charisme que la première n’a pas, et que beaucoup d’autres n’ont jamais égalés. Sa Kitty est un personnage haut en couleur qui ne s'oublie pas.

A voir – La scène où Kitty demande à sa « proie », désireuse de peindre son portrait, de lui peindre les ongles de ses orteils en lui tendant son pied de façon sensuelle (« Paint me ! »).


N°2 : ELLEN BERENT HARLAND (Gene Tierney) dans Leave her to Heaven

D’une jalousie maladive, Ellen est prête à tout pour conserver les faveurs d’un mari qu’elle vénère.

Ellen Harland cumule les contradictions : d’une beauté froide sublime, elle est fougueuse et passionnée en amour ; douce et attentionnée envers son mari, elle cache dans les profondeurs d’un regard bleu électrique une folie destructrice.

Pour son interprétation d’Ellen, Gene Tierney a travaillé son plus bel atout : ses yeux. Le regard d’Ellen parait tantôt fixe et comme perdu dans un songe, tantôt dur et déterminé. La couleur (Leave her to Heaven est filmé en technicolor) amplifie ce phénomène : on est comme happé dans les yeux de l’actrice et dans ses pensées tourmentées. Ceci combiné à sa beauté presque éthérée amplifie ses émotions et rend apparente à l’écran l’hyper-sensibilité d’Ellen.

La force du personnage est d’être le pivot de l’histoire, alors qu’elle n’en est pas l’héroïne. C’est elle qui agit, elle qui déroule le fil de l’intrigue comme bon lui semble. Son mari assiste impuissant aux drames successifs et subit ses caprices. Ellen réussit à séduire, captiver et à se faire détester d’une manière inoubliable : elle mérite bien sa seconde place à ce classement…

A voir – L’instant où Ellen apprend que son mari écrivain a dédicacé son dernier livre à sa discrète mais néanmoins ravissante belle-sœur. Son regard exprime tour à tour la surprise, l’incompréhension puis le chagrin et la haine...


N°1 : PHYLLIS DIETRICHSON (Barbara Stanwyck) dans Double Indemnity

Afin de toucher une prime d’assurance, Phyllis planifie l’assassinat de son mari avec un agent d’assurance tombé sous son charme.

J’ai déjà évoqué dans un article sur ce film toute mon admiration pour Barbara Stanwyck et son personnage de Phyllis Dietrichson. Oui, décidément oui, Phyllis réussit l’exploit de me donner la chair de poule par sa froide détermination tout en étant séduisante. Le charisme de cette femme lui donne le petit quelque-chose en plus et rend sa prestation géniale et unique.

A voir – Beaucoup de scènes valent le coup d’œil… Mon choix se porte sur celle où, après son apparition en serviette de bain, elle descend l’escalier avec une féminité si simple et pourtant si intense, sous le regard d’un Walter Neff subjugué par ses jambes et son bracelet de cheville…  

C’est ça, la force de Phyllis : elle n’a même pas besoin de pousser la démonstration à l’extrême façon Gilda. Elle incarne la vraie femme fatale.


Et si  votre voisine était une tueuse sans que vous le sachiez ? C’est cette femme qu’est Phyllis, sous son apparente banalité. Sa coiffure blonde de mauvais goût (une perruque en réalité), son physique commun, son attitude un peu vulgaire, sont éloignés des canons de la femme fatale au physique ravageur.

Et pourtant : il émane de Phyllis, la « femme fatale ordinaire », un charisme et un charme sans égaux, et, alors même que ses intentions maléfiques sont connues, on n’aspire qu’à y succomber. C’est ce qui la place devant toutes, et en fait pour moi, l’incarnation la plus réussie de ce personnage mythique du film noir.