mercredi 9 septembre 2020

AUDREY HEPBURN, LA MUSE DE LA DELICATESSE



Aux débuts de ce blog, je n’aurais jamais pensé écrire un jour cet article. A vrai dire, la longiligne Audrey Hepburn (née Ruston, 1929 - 1993) était loin de figurer en haut de ma liste d’actrices à découvrir, la faute à un mauvais choix de premier film vu, à savoir le pourtant mythique Breakfast at Tiffany’s (Diamants sur canapé). Mais depuis, la curiosité aidant, ainsi qu’une filmographie variée, la plus Européenne des stars hollywoodiennes s’est installée confortablement dans les sommets olympiens de mes préférences personnelles. Actrice novatrice pour son époque par son style, Audrey Hepburn est passée maître dans l’art de combiner à l’écran un charme innocent et comique et une élégance sophistiquée. Ce nouvel article ambitionne de passer en revue ses films les plus marquants, au travers de thématiques caractéristiques de son œuvre.

 

L’art de la métamorphose

Trait commun remarquable de plusieurs films d’Audrey Hepburn, la transformation de ses héroïnes lui permet d’explorer en un même film deux aspects d’un personnage. La métamorphose est avant tout physique et prend la forme d’un relooking complet, mettant ainsi d’autant plus en valeur l’élégance de l’actrice, ainsi que de ses tenues. Elle peut également se doubler d’une évolution de mentalité, l’héroïne apprenant les codes d’un monde jusqu’alors inaccessible (souvent mondain et bourgeois, toujours chic), sans renier non plus les traits de personnalité qui font tout son charme.

 

Sabrina

Un film de Billy Wilder (1954), avec William Holden et Humphrey Bogart.

L’histoire : Fille du chauffeur d’une riche famille, la jeune et innocente Sabrina (Audrey Hepburn) a toujours été amoureuse de l’un des fils de celle-ci, David (William Holden), en vain. Après un séjour d’études de deux ans à Paris, elle revient transformée en une femme sophistiquée…

Sabrina est un mythe, car ici on contemple la quintessence de ce qui a fait d’Audrey Hepburn une star. Si Roman Holiday a révélé son charme innocent, Sabrina dévoile l’éclosion du style qui a accompagné l’actrice pendant toute sa carrière, tant dans le jeu que l’apparence.  Ainsi, c’est ce film qui voit la première collaboration entre Hepburn et la couturier Givenchy. Et c’est ce film qui met en scène la première métamorphose à l’écran, loin d’être la dernière, d’une héroïne hepburnienne.

Ainsi, Sabrina est l’une des plus pures incarnations du légendaire personnage-type que l’on retrouve dans la plupart des films d’Audrey. Voulez-vous une héroïne au charme à croquer, dont l’irrésistible attrait de son regard innocent n’a d’égal que le sourire timide mais mutin ? Vous l’avez. Voulez-vous une héroïne à l’élégance raffinée, dont la sophistication de la coiffure et de la tenue ne cède en rien face à la séduction discrète et simple de son visage ? Vous l’avez. Tout Audrey Hepburn est résumée en quelques scènes, au travers des deux facettes qui ici se succèdent, et qui définissent sa persona à l’écran. Comprenez-vous le mythe ?

Vous comprendrez en tout cas que c’est par ce film que j’ai commencé à réellement apprécier cette actrice, dans ce qui reste à mes yeux comme l’un de ses rôles les plus aboutis. En effet, le potentiel comique qui résulte du contraste entre l’innocence physique de l’Audrey de 1954 et de sa repartie remarquable (répliques « à la Wilder » obligent) est fortement lié à la fraîcheur de son jeu d’actrice et à sa jeunesse, qui la rendent plus crédible. Ce qui ne l’empêchera pas par la suite de développer ce style à chacun de ses films, sur des tonalités différentes. Comme l’actrice, le film lui-même alterne entre innocence et sophistication, entre humour dans la première partie et ambiance sérieuse dans la seconde. Cette dernière souffre cependant du manque d’alchimie d’Audrey avec un Humphrey Bogart bien mal casté, au contraire d’un William Holden qui brille à ses côtés.

 

Funny Face

VF : Drôle de Frimousse. Un film de Stanley Donen (1957), avec Fred Astaire et Kay Thompson.

L’histoire : A la recherche d’un nouveau mannequin, la rédactrice en chef (Kay Thompson) et le photographe (Fred Astaire) d’un prestigieux magazine de mode jettent leur dévolu sur une jeune libraire (Audrey Hepburn) plus passionnée par la philosophie française que les podiums new-yorkais…

Première comédie musicale d’Audrey Hepburn, Funny Face reprend le dualisme innocence / sophistication inauguré dans Sabrina en le tournant à l’extrême. Non seulement Jo, la jeune libraire, s’habille comme le cinéma américain l’attend d’un « rat de bibliothèque », mais surtout son âme de rêveuse intellectuelle la rend peu prédisposée à défiler pour un grand couturier. Le scénario improbable la propulse donc dans un monde qu’elle n’attend pas, ce qui lui permet de développer des situations qui conviennent parfaitement au style comique de l’actrice.

Comme d’autres après lui, ce film met Audrey sous la coupe d’un « Pygmalion », l’homme par qui la métamorphose arrive. On retrouve ici dans ce rôle un photographe de mode joué par un Fred Astaire vieillissant, sans grande alchimie avec sa partenaire, ce qui reste comme le principal point noir de cette comédie musicale enjouée et un brin loufoque. Un loufoque en grande partie dû à la pétillante Kay Thompson, qui excelle dans le rôle de la patronne du magazine, dans un style très particulier.

Finalement, la crédibilité de l’œuvre (si cela a un sens tant elle est déjantée) repose entièrement sur notre Audrey, qui parvient avec justesse à mettre en valeur les deux versants de la féminité promus par le film : l’intellectuelle rêveuse, innocente et moderne d’un côté, la beauté élégante et sophistiquée de l’autre. Surtout, malgré un scénario qui brusque les transitions, elle relie l’une et l’autre, sa métamorphose de style ne s’accompagnant pas de celle de son âme : par son jeu, elle évolue en restant fidèle à sa personnalité. Cela étant, la morale de l’histoire a vieilli avec le film. Certes, il s’agit d’une comédie musicale, mais quand bien même, Funny Face verse un peu trop dans les clichés américains sur Paris et les intellectuels, ce qui donne parfois une ambiance étrange et désuète.

 

My Fair Lady

Un film de George Cukor (1964), avec Rex Harrison.

L’histoire : Dans le Londres du début du XXe siècle, un professeur de linguistique vaniteux, Higgins (Rex Harrison), parie qu’il est capable de faire passer une fille des rues, Eliza (Audrey Hepburn), pour une grande dame, en lui donnant des cours de phonétique.

My Fair Lady est une comédie musicale basée sur la pièce « Pygmalion », de George Bernard Shaw, dont le thème s’inspire librement du mythe de Pygmalion, le sculpteur dont la création, sa statue Galatée, vient à la vie après qu’il s’est épris d’elle. Ici, le thème de la métamorphose est donc évidemment central : Higgins se voit en sculpteur d’une création qui époustouflera les milieux mondains. Misogyne comme le héros grec du mythe, il n’a rien du bon Samaritain et sa démarche est égoïste.

Plus que de la transformation en elle-même, c’est de l’effet de celle-ci sur Eliza dont il est question. Il est d’ailleurs dommage que le film évacue la période de la progression méritoire de l’héroïne en une seule scène au cours de laquelle, par déclic, elle se révèle douée à répondre aux exigences de Higgins, alors que jusqu’alors elle échouait piteusement. Même s’il s’agit d’une comédie musicale, dont les enjeux diffèrent de la construction de personnage, il est dommage de ne pas avoir pu observer Audrey Hepburn faire évoluer son héroïne pas à pas, sachant qu’elle est justement douée dans l’art de la nuance.

Outre dans la diction, c’est – on s’en doute – surtout dans l’apparence que la métamorphose est la plus remarquable. Comme dans Sabrina et dans Funny Face, Audrey est soumise à un relooking en règle qui lui permet d’arborer des tenues « Belle-Epoque ». Rien de nouveau dans son élégance dans ce registre. La surprise vient plutôt de sa capacité à paraître à peu près crédible en « femme du peuple » avec en particulier un accent populaire très prononcé qu’elle utilise pour, d’une part, susciter de l’émotion et de la bienveillance de la part du spectateur, et d’autre part, élaborer un jeu comique irrésistible. Le changement de registre de langage est ici toujours prétexte de comédie. Il faut dire que ce film est l’un de ceux où le style comique de l’actrice est certainement le plus abouti. Pour ce faire, elle met à profit l’innocence enfantine de son personnage, qui découvre d’un regard critique le milieu mondain dans lequel elle entre, pour déployer un comique de mimiques dont elle seule a le secret.

 

Une icône sous toutes les (hautes-) coutures

La simple mention d’Audrey Hepburn évoque une image d’Epinal de distinction féminine et moderne, marquée par le sceau de la mode. Quoique ce dernier aspect ne soit pas ce qui m’intéresse chez elle, au contraire même, il me faut appuyer sur un fait indéniable : cette actrice brille par une présence physique unique, les costumes et les robes ne faisant que la mettre en valeur. Pour moi, l’élégance à la Hepburn se décompose en trois aspects remarquables : la classe charismatique de son attitude physique, la beauté sophistiquée (du moins après métamorphose de l’héroïne), et l’incarnation d’une sorte d’allégorie de la féminité par le jeu de caractère, de geste et de langage (et en particulier ce que j’appellerai un « comique de charme » très réussi).


Roman Holiday

Un film de William Wyler (1953), avec Gregory Peck.

L’histoire : En voyage officiel à Rome, Ann, une princesse éprise de liberté, décide de fuguer du palais où elle réside et de découvrir la ville incognito. Alors que son entourage la recherche, elle fait la connaissance de Joe, qui lui cache qu’il est un journaliste qui devait l’interviewer…

Roman Holiday (Vacances romaines) est pour Audrey Hepburn le film de la révélation : premier grand film, qui la couronne d’entrée par l’Oscar de la meilleure actrice, première ébauche du personnage-type hepburnien aussi. En effet, tous les ingrédients du succès y sont déjà réunis. En première ligne, l’innocence du personnage, la romance iconique, un personnage de conte de fée ; mais aussi, au second rang, des dimensions plus complexes : la modernité de l’héroïne, un dilemme cornélien (devoir v. amour), une intrigue bâtie telle un roman d’apprentissage.

Il s’agit certainement du film par lequel commencer sa filmographie : bien réalisé et efficace (William Wyler à la réalisation…), il constitue une bonne introduction au style hepburnien, et surtout, permet au spectateur de garder pour la suite d’autres cordes – plus complexes et subtiles – que l’actrice ajoutera à son arc au cours des films postérieurs.Surtout, avec ce film, savourez le plaisir de voir sous vos yeux une rose éclore : le charme de la jeune Audrey Hepburn, encore à l’état de bourgeon, se découvre à mesure que la princesse s’émancipe. A vrai dire, il est difficile d'imaginer une autre à sa place tant le rôle semble être fait pour elle, elle qui en dégage tous les arômes : fraîche et drôle, élégante et coquette, voilà lady Audrey dans sa prime jeunesse et, déjà, dans un sommet de romantisme tout en légèreté.

 

Breakfast at Tiffany's

VF : Diamants sur canapé. Un film de Blake Edwards (1961), avec George Peppard et Patricia Neal.

L’histoire : Holly Golightly (Audrey Hepburn), une jeune femme d’apparence sophistiquée, mène une vie fantasque ponctuée de folles soirées. Entretenue par les hommes sous son charme, elle rêve d’épouser le premier millionnaire venu. Jusqu’à sa rencontre avec un jeune écrivain en panne d’inspiration (George Peppard), lui-même entretenu par une maîtresse plus âgée (Patricia Neal).

Quoiqu’après un deuxième essai le film m’a semblé plus agréable, mes critiques à son égard restent globalement inchangées. La principale : Audrey n’était pas l’interprète idéale pour ce rôle, tel qu’il a été conçu par son auteur originel, le romancier Truman Capote. Songez que ce dernier a créé ce personnage de jeune mondaine se faisant entretenir par plusieurs amants en ayant à l’esprit non pas la longiligne et innocente Audrey mais la voluptueuse et sulfureuse Marilyn, non pas la brune introvertie mais la blonde extravertie… Peut-on faire un plus grand contresens dans le choix d’une actrice ?

Le personnage d’Audrey est pourtant devenu mythique, et avec elle le film, porté par son romantisme chic plus que par son scénario acerbe (le mal-être des deux protagonistes, le sens de leur vie, la futilité de l’argent), l’impact de celui-ci étant fortement réduit par le casting de l’héroïne de cet article et le happy-ending choisi par le réalisateur. Est-ce à dire qu’elle réalise une mauvaise prestation ? Surtout pas ! Elle compose une femme complexe, difficile à saisir, dont le charme chic que dénote chacune de ses tenues haute-couture est tempéré par un caractère bien trempé, à l’attitude plus populaire que bourgeoise. Mais ce contraste ne me convient pas. Il manque à Hepburn la « sensualité dangereuse » d’une Monroe ou peut-être plus adéquatement d’une Lana Turner. Cependant, si à l’inverse de moi vous ne ressentez pas cette frustration, alors vous réussirez certainement à apprécier l’œuvre et sa protagoniste, car techniquement l’actrice s’en sort comme souvent avec l’étincelle de charme innocent qui la caractérise, et qui plus d’une fois a dû faire fondre la glace de la vitrine de Tiffany’s.

 

Charade

Un film de Stanley Donen (1963), avec Cary Grant.

L’histoire : Américaine expatriée à Paris, Regina, alias Reggie (Audrey Hepburn), apprend que son mari – de qui elle souhaitait divorcer – est mort assassiné, mais aussi qu’elle ignorait tout de lui. Elle se voit bientôt traquée par les ex-complices de son époux, qui la soupçonnent d’avoir en sa possession le butin d’un vol que son mari aurait récupéré sans le partager avec ses compagnons. Elle est bientôt aidée dans ses mésaventures par le séduisant Peter Joshua (Cary Grant), mais ce dernier semble en savoir un peu trop sur l’affaire…

A la croisée des genres cinématographiques, Charade marque en soi un jalon important dans la carrière d’Audrey Hepburn. Intrigue à suspense (que beaucoup de critiques aiment à qualifier de « hitchcockien »), dialogues comiques finement ciselés rappelant la screwball comedy, le film bénéficie d’un rythme frénétique qui le rend très plaisant. Côté écriture, la combinaison des genres de film policier et de comédie loufoque implique un scénario pour le moins décousu et peu évident à suivre, voire « absurde », mais en toute connaissance de cause et en parfaite cohérence avec le (non-)sens du film. Et qui de mieux chez les acteurs que d’enrôler le roi de la screwball comedy des années 30, reconverti dans le cinéma hitchcockien, à savoir Cary Grant ?

Dans Charade, on retrouve notre Audrey Hepburn en dame bourgeoise chic, a priori peu portée sur l’aventure, qui se voit entrainée bien malgré elle dans le non-sens ininterrompu de péripéties causées par les actes de son défunt mari. Le film est évidemment l’occasion de montrer l’actrice dans toute une panoplie de tenues à la mode sophistiquée et moderne (pour les années 60) : on se trouve ici dans la lignée de l’ambition « haute couture » de Breakfast at Tiffany’s. Le rôle d’Audrey est cependant bien plus cohérent avec son style de jeu et de personnalité. Si l’impertinence et la joie de vivre laissent poindre le bout de leur nez, c’est toujours pour laisser l’actrice renforcer le contraste entre humour et élégance.

Quand on parle de Cary Grant, difficile de ne pas évoquer d’alchimie : notre film ne fait pas exception, et s’avère sur ce point l’un des plus intéressants d’Audrey Hepburn. Il faut dire aussi que le parti pris de ne pas baser le récit sur la romance bénéficie aux acteurs, qui n’ont pas à en faire trop. Leurs scènes de complicité sont en outre bien intégrées entre quelques péripéties à suspense. Le couple fonctionne d’autant mieux que c’est l’héroïne qui mène la danse dans leur relation, et ce « à la Hepburn », autrement dit avec la part d’élégance et d’« adorabilité » qui la caractérise.


Les tribulations d’une dame ordinaire

Réduire la carrière d’Audrey Hepburn à ses aspects chic et glamour serait manquer de vue l’une de ses singularités : l’art de la simplicité, pour ne pas dire de la sobriété. Même ses rôles les plus ancrés dans la haute-société lui laissent la possibilité de développer une facette « femme comme les autres », ce qui permet d’ailleurs une plus grande identification des spectatrices. Surtout, le charme au naturel de l’actrice est mis en valeur dans quelques rôles où une « dame ordinaire » se retrouve emportée dans le tourbillon d’une histoire inattendue…

 

Love in the Afternoon

VF : Ariane. Un film de Billy Wilder (1957), avec Gary Cooper et Maurice Chevalier.

L’histoire : Ariane (Audrey Hepburn) est la fille de Claude Chavasse (Maurice Chevalier), un modeste détective privé parisien, dont le dernier client cherche à prouver l’infidélité de son épouse. À la suite de l’enquête de Chavasse, le mari trompé se met en tête de tuer le séducteur suspecté, un playboy bien connu nommé Frank Flannagan (Gary Cooper). Mais Ariane a vent de ses intentions et décide de prévenir le bel homme en péril…

A bien des égards, Love in the Afternoon est certainement l’un des films les plus divertissants de cette liste. Comédie romantique, film à suspense, Billy Wilder joue sur plusieurs tableaux pour un résultat très réjouissant. Certes, l’histoire d’amour pâtit grandement de l’écart d’âge (encore !) entre Audrey Hepburn et Gary Cooper, qui commence à accuser le poids des années, mais le talent pour la romance déployé par les deux acteurs parvient à rendre un minimum crédible leur histoire (contrairement à Fred Astaire dans Funny Face).

A l’opposé d’une habitude tenace, le titre français (Ariane) est simpliste mais vise juste : le film est finalement bien une étude du personnage de l’héroïne, une jeune Française comme les autres, violoncelliste, vivant dans un appartement parisien comme il en existe des milliers. Mais, dans ce conte « à la Française » (enfin, selon Hollywood !), l’aventure ne rode jamais loin, le métier de son père étant le déclencheur de son « évasion », qui prendra la forme d’une romance inattendue.

Le film brille en particulier par un humour finement distillé au gré des bouleversements du scénario. Il repose bien sûr largement sur les dynamiques de couple, et, outre celle entre Audrey et Gary Cooper, sur celle entre la jeune femme et Maurice Chevalier, qui joue son père. Si comme moi vous appréciez le jeu comique de ce dernier (il y a des allergiques…), alors vous trouverez dans ce film quelques scènes délicieuses, où l’alchimie entre le père et la fille fait des ravages. Bien sûr, le charme « made in Hepburn » opère à plein, drôle et innocent, grâce à son jeu d’un naturel déconcertant. Il faut cependant noter que, le scénario restant conventionnel, l’actrice n’a pas le loisir d’être aussi détonante et originale que dans ses films les plus aboutis.


The Nun's Story

VF : Au risque de se perdre. Un film de Fred Zinnemann (1959), avec Peter Finch.

L’histoire : Fin des années 1920. Issue d’une famille aisée de Bruges, la jeune Gabrielle décide d’entrer dans un couvent de religieuses hospitalières. Devenue sœur Luc, elle doit concilier sa soif d’aventures missionnaires (elle rêve d’aller en Afrique) avec le dur apprentissage des règles strictes de sa congrégation, en particulier l’impératif d’humilité et de sacrifice absolu des ambitions personnelles. Quand elle partira enfin pour le Congo, ce sera pour se trouver affectée comme infirmière assistante auprès d’un chirurgien athée…

Ce beau film appartient au genre des « histoires de vie », dont le thème principal est plus axé sur la description du sens de la vie du héros que sur le héros lui-même, ce qui limite les possibilités des acteurs. Sûre de sa vocation (entrer dans les ordres pour servir en Afrique dans un but humanitaire), sœur Luc se voit donc constamment ballotée par des vagues contraires, qui permettent au film de questionner ses convictions profondes. Ainsi, elle doit s’acclimater à la vie frugale et rude des sœurs de sa congrégation alors qu’elle est issue de la bourgeoisie, et surtout, elle doit faire vœu de renoncer à ses rêves alors qu’elle est entrée au couvent justement pour les réaliser.

La partition d’Audrey Hepburn dans les habits d’une religieuse est sans fausse note, mais ce type de rôle valorise assez peu à mes yeux l’actrice, car l’habit religieux me parait trop cacher la personnalité des héroïnes pour nourrir l’originalité du jeu d’acteur. Il n’empêche, à l’instar d’une Deborah Kerr avant elle, Audrey s’avère à son aise pour mettre en valeur la contradiction récurrente chez les nonnes « made in Hollywood » : leur vocation est sans cesse mise à l’épreuve par leurs désirs, qu’ils soient charnels chez Kerr ou d’ambition chez Hepburn.  Ici, les qualités de sobriété et de charisme innocent de notre actrice sont les bienvenues, et elles servent à merveille le propos du récit, qui se nourrit de questionner, de surprendre encore et encore la protagoniste.

The Nun’s Story est d’ailleurs en grande partie appréciable pour les nombreux débats d’opinion qu’il suggère : entrer dans les ordres permet-il de réussir sa vie ? Peut-on concilier humilité religieuse et ambition de servir son prochain ? Une nonne peut-elle concilier ses vues avec un athée ? Et enfin, quelle est le meilleur choix à faire pour continuer une vie qui a du sens quand son pays est menacé ? Ainsi, les dilemmes posés à sœur Luc lui permettront de tracer sa voie, et questionnent en retour le spectateur : qu’auriez-vous fait à sa place ?

 

The Children's Hour

VF : La rumeur. Un film de William Wyler (1961), avec Shirley MacLaine et James Garner.

L’histoire : Deux amies, Martha (Shirley MacLaine) et Karen (Audrey Hepburn) ouvrent une école privée pour filles de bonne réputation. Mais leur quotidien sans histoires va être bouleversé par les mensonges de l’une des écolières, qui les accuse d’entretenir une relation lesbienne…

Je reste toujours frappé par la force des films traitant des ravages cruels et injustes causés par la rumeur, et celui-ci ne fait pas exception. Contrairement à sa première version de 1936 (These Three), cette adaptation de la pièce éponyme de Lillian Hellman conserve le thème de l’homosexualité. Tout l’enjeu du film est dans la réaction des différents personnages à l’irruption de la rumeur, qui empoisonne peu à peu tous les esprits et permet au réalisateur de créer un climat de plus en plus pesant puis oppressant, pour les deux héroïnes comme pour le public.

Comme vous pouvez le deviner, le film est porté par l’alchimie viscérale des deux actrices principales, inspirées par la relation forte et bouleversante entre les deux protagonistes. Shirley MacLaine est la première à briller : bénéficiant d’un personnage au caractère plus démonstratif, elle déploie pendant les deux tiers du film des émotions d’une puissance rare, et réalise une remarquable composition des sentiments contrariés et ambigus de Martha.

Audrey Hepburn règne pour sa part sur la fin du film, qui lui permet de développer à merveille la posture droite, calme et déterminée de son personnage, jusqu'à la magnifique scène finale. Sa sobriété introvertie est mise à excellente contribution, d’autant qu’elle se pare au fil des scènes de dignité, de courage et de fermeté. Les rôles pleins d’innocence toute mignonne du début de sa carrière semblent bien loin avec cette prestation, qui exige subtilité et maturité de notre actrice…

 


jeudi 28 mai 2020

Teasing



Parce que toute écriture nécessite motivation et que je cherche l'inspiration à sa source...

mercredi 22 avril 2020

JOANNE WOODWARD, DE VERT ET D'OR


Longtemps restée uniquement à mes yeux l’épouse du mythique Paul Newman, Joanne Woodward (née en 1930) a acquis peu à peu une place de choix dans mon panthéon personnel, grâce notamment à sa capacité singulière à me faire aimer ses personnages là où je ne l’attends pas. Pourtant, sa filmographie est loin d’être attractive pour mes goûts personnels, celle-ci étant ponctuée de mélodrames dont l'âge commence aujourd'hui à se faire ressentir. Mais cette actrice n’était pas du type à simplement jouer ses personnages : elle les vivait. Portée par l’une des voix les plus reconnaissables du cinéma américain, et dotée d’un regard serti d’émeraude, elle savait tout faire : la dame mondaine et la fille populaire, la sensuelle et la gauche, l’explosive et la réservée, l’héroïne et l’anti-héroïne. Excellente dans l’art de la nuance, elle basait sa crédibilité sur l’émotion juste, de sorte qu’il m'était difficile de ne pas l’apprécier et lui consacrer sa rétrospective, que voici…


The Three Faces of Eve, la triade dorée


VF : Les trois visages d’Eve. Un film de Nunnally Johnson (1957), avec Joanne Woodward et Lee J. Cobb.

L’histoire : Une jeune femme timide et effacée, Eve White (Joanne Woodward), souffre régulièrement de maux de tête et de pertes de mémoire. Après l’avoir mise sous hypnose, un psychiatre lui découvre une autre personnalité, plus sauvage, désinhibée et entreprenante : Eve Black.

Sorti la même année que le Lizzie avec Eleanor Parker, The Three Faces of Eve ne peut échapper à la comparaison, déjà détaillée dans l'article sur les meilleures actrices de 1957. Les deux films partagent en effet un thème, celui d’une femme à la triple personnalité : une première timide et effacée, une autre exubérante et incontrôlable, et une dernière plus équilibrée. Tandis que Lizzie se base sur un scénario romancé, proche du thriller, Eve adopte une approche documentaire qui me sied moins. Le point de vue rapporté y est essentiellement celui du psychiatre, et non celui de l'héroïne. Le film reste néanmoins d'un intérêt certain, car il est admirablement porté par son actrice principale.

Eve White, Eve Black et Jane
En effet, Joanne, qui a reçu l’Oscar de l’année pour ce rôle, y est en tout point merveilleuse. Son interprétation toute en nuances de Eve White et de son "opposée" Eve Black permet au spectateur de percevoir des points communs et des liens entre les deux personnalités. Elle insuffle un charme léger dans la jeune épouse soumise à son mari, qui la rend plus attachante qu’apitoyante. Ce charme se transforme en un charisme détonnant avec la dévergondée Eve Black, le jeu de Joanne donnant à son explosivité sensuelle une forme d’innocence, qui rappelle ainsi Eve White, et qui surtout la rend finalement assez sympathique.

« There are a lot of things you've never seen me do before... »

Les passages avec Eve Black sont probablement les meilleurs du film, tant la sensation de libération, exprimée par l’actrice via son sourire et son regard, est intense. Cette sympathie éprouvée signifie cependant qu’on ne retrouve pas l’excitation produite par la nocivité de la personnalité antagoniste comme dans Lizzie, ce qui enlève de l’intensité et du suspense. Mais, à l’inverse d’Eleanor qui en faisait une copie de la première personnalité, Joanne développe avec une certaine précision le troisième « visage », Jane, de sorte que l’on puisse la distinguer, et intègre dans celle-ci les qualités des deux autres, de manière à construire une héroïne en définitive fort riche.

A noter, la plupart des futures performances de Joanne font penser, à des degrés divers, à l’une ou l’autre de ces trois personnalités, voire à plusieurs à la fois, l’actrice étant particulièrement à l’aise dans des rôles de jeune femme apparemment sans défense, mais en réalité indomptable, ou à l’inverse de femme indépendante qui laisse apparaître des fêlures.


The Long, Hot Summer, la naissance d’une flamme


VF : Les feux de l’été. Un film de Martin Ritt (1958), avec Joanne Woodward, Paul Newman, Lee Remick et Orson Welles.

L’histoire : A son arrivée dans une petite bourgade du Sud des Etats-Unis, Ben Quick (Paul Newman), un jeune vagabond ambitieux mais de fâcheuse réputation, est accueilli et embauché par le patriarche de la plus riche famille de la région, Will Varner (Orson Welles), au plus grand déplaisir de sa fille Clara (Joanne Woodward).

Œuvre au carrefour du mélodrame, du soap-opera et de la comédie de mœurs, The Long, Hot Summer est fidèle à l’image que j’ai en général du cinéma des années 1950, avec son cortège de films en couleur format Cinémascope, adaptés de Tennessee Williams ou équivalents (ici, William Faulkner), signés Minelli ou Sirk. Il n’empêche, malgré les défauts inhérents au genre, ce film-ci possède une sorte d’étincelle, allumée et entretenue par ses acteurs, qui donnent leur charisme et leur charme à l’ensemble et en font une œuvre agréable à regarder.

Premier film du couple Paul Newman / Joanne Woodward, qui s’est d’ailleurs formé grâce à lui, The Long, Hot Summer a pour atout majeur les joutes entre Clara, la fille rebelle du plus puissant homme de la région, et Ben, l’aventurier opportuniste. Tout le film est construit sur l’ascension de celui-ci au sein de la famille Varner et son impact sur les différents membres de la famille : Will, le patriarche, reconnait en lui un alter-ego viril, fort et sans scrupules, ce qu’il apprécie, et souhaite donc le voir devenir son héritier ; Jody, le propre fils de Will, le voit comme une menace à son héritage, mais son problème est surtout avec son père, qui le perçoit comme un faible et le méprise ; enfin, Clara, qui est célibataire, souhaite épouser un homme d’honneur, et se méfie donc des projets conjoints de son père et de Ben à son encontre.

« You couldn’t tame me. But you taught me. »

Les dialogues incisifs entre, d’une part, un Orson Welles grognon, le front ruisselant, et un Paul Newman sarcastique, et d’autre part, un Paul Newman au regard charmeur et une Joanne Woodward aux yeux incendiaires, maintiennent le spectateur en haleine. Avec ce rôle, Joanne m’a plu au point que je classe son personnage de Clara en tête de liste dans mon article sur mes personnages féminins favoris. Et pour cause, elle déploie ici tout ce qu’il faut pour me faire apprécier son personnage, bien aidée par les traits caractéristiques de son jeu que sont sa voix au timbre grave et léger, ainsi que son phrasé lent, l’une des sources de son charisme avec son regard, celui-ci étant réellement jouissif pour le spectateur tant il semble mitrailler ces hommes à la virilité portée en étendard. Elle construit ainsi une Clara à la personnalité attachante, calme et indomptable. Son alchimie viscérale avec Newman atteint des sommets, et voir la caméra jongler entre le regard vert de l’une et le bleu de l’autre est un petit plaisir que je ne renierai pas.


From the Terrace, l’éclat de la blonde platine


VF : Du haut de la terrasse. Un film de Mark Robson (1960), avec Joanne Woodward, Paul Newman et Ina Balin.

L’histoire : A son retour de la guerre, Alfred Eaton (Paul Newman) constate désabusé que son père, un riche patron, est devenu insupportable et que sa mère (Myrna Loy !) a sombré dans l’alcool. Décidé à rompre avec sa famille et à tracer sa propre voie, il se met à son compte. C’est alors qu’il rencontre la séduisante Mary (Joanne Woodward), une riche héritière…

From the Terrace n’est pas à proprement parler un film remarquable. Il s’agit d’un pur mélodrame beaucoup trop long et à la photographie souvent trop sombre et pas assez contrastée. Mais voilà, il y a Joanne, et sa performance dans ce film est unique dans sa filmographie. Le film traite du cheminement d’un homme issu d’un milieu fortuné, mais qui a coupé les ponts avec sa famille pour reprendre le contrôle de son destin, en digne représentant du self-made man américain. Cet homme, incarné par Paul Newman, est loin du « héros des légendes » : il « vole » la fiancée (Joanne) de quelqu’un d’autre, l’épouse puis la néglige totalement en n'ayant la tête qu’à son travail et son ambition personnelle.

C’était prévisible, l’alchimie mythique entre Joanne et Paul Newman est encore une fois patente ici, en particulier dans la première partie du film, où l’actrice est à son zénith dans la catégorie « glamour » : à ma connaissance, jamais elle n’a été autant mise en valeur d’un point de vue physique. Elle dira d’ailleurs elle-même : « I looked like Lana Turner ». Le film étant proche du mélodrame turnerien, la comparaison convient bien… Et cette classe, cette attitude, cette sensualité dans le regard, et bien-sûr cette voix ! On revient toujours à cette voix, cette caractéristique essentielle du jeu de l’actrice.

« You’ll never belong to anyone else as long as you live ! »

Aussi le charme de Joanne est-il rayonnant dès la rencontre avec le « héros » lors d’un bal entre gens de bonne famille. Mondaine est un qualificatif qui sied comme un gant (de velours) au personnage de notre actrice, Mary, une riche héritière qui, si elle sait tenir tête à son père (décidément, c’est une manie !), ne se conçoit pas en dehors de cet univers. Elle aspire ainsi à fréquenter les bals et les soirées bourgeoises avec son mari, et à fonder une famille dont elle pourra être fière. A l’inverse, son époux Alfred est anticonformiste, rebelle dans l’âme, et rejette les mondanités. Le contraste entre les deux conjoints est flagrant, et alimente le piment sur lequel repose le film. La seconde partie développe donc cet aspect, les scènes marquantes étant celles où Joanne et Paul s’affrontent, avec détachement pour lui, avec passion pour elle.

Ainsi, si un jour vous tombez sur ce film, arrêtez-vous sur Joanne Woodward. Sur ce personnage de blonde platine, de blonde presque hitchcokienne. Un ajout unique dans la carrière de l’actrice.


Mais aussi…


No Down Payment (1957), de Martin Ritt : Dans ce film de bonne facture à l'ambition de réalisme social, en ce qu’il dépeint quatre couples et leurs problèmes dans une banlieue résidentielle neuve typique des années 1950, Joanne ne laisse pas insensible en jeune épouse d’un vétéran tourmenté. Elle s’avère assez bouleversante grâce à une performance qui n’est pas sans rappeler Eve Black : de la désinvolture, une âme enfantine et une attitude séductrice ; elle y ajoute cependant, avec beaucoup d’émotions, les doutes d’une femme malheureuse dans son mariage, qui regrette de ne pas avoir d’enfants.

- The Fugitive Kind (1960), de Sidney Lumet, avec Marlon Brando et Anna Magnani : Si le film ne mérite pas en lui-même qu’on s’y attarde, la faute à un scénario bancal et à une ambiance étrange, Joanne vole presque la vedette aux autres stars grâce à une performance a priori à contre-emploi dans un rôle de femme alcoolique et nymphomane, entre charisme excentrique et sensualité vulgaire, non sans un certain talent (tragi-)comique.

- A Big Hand for the Little Lady (1966), de Fielder Cook, avec Henry Fonda : Cet excellent western, dont l’atmosphère de huis-clos n’est pas sans rappeler 12 Angry Men, nous immerge dans la « plus grande partie de poker de l’histoire de l'Ouest ». Porté par l’ensemble de ses acteurs masculins, tous très charismatiques, il trouve son originalité dans le rôle pivot joué par Joanne, qui va devoir prendre la place de son mari dans la partie. L’actrice campe ici essentiellement le rôle d’une épouse modèle plutôt moderne, celle qui sait dire non à son homme et qui inspire le respect par sa détermination, mais elle se révèle aussi dans un registre plus exubérant et jouissif dans les scènes finales.

Rachel, Rachel (1968), de Paul Newman, avec James Olson et Estelle Parsons : Je dois le reconnaître, voilà typiquement le genre de film qu’il m’est difficile d’apprécier, la faute à la "combinaison gagnante" d'un scénario amer, une réalisation très âpre et une photographie simple et pauvre. Pour moi, le cinéma doit mettre l’esthétique de l’image au service du sens du film, ce qui n’est pas le cas ici. Rachel, Rachel se repose en fait entièrement sur la performance de Joanne, qui y est brillante dans le rôle d’une institutrice, « vieille fille » marginale et paumée qui tente de découvrir un sens à son existence monotone dans une petite bourgade morose. Brillante, car encore une fois elle explore les rouages de la psychologie de son personnage et elle joue avec aise sur plusieurs registres, celui de la femme réservée et complexée étant dominant, laissant apparaître frustrations et désirs inassouvis. J’aurais d'ailleurs été curieux de voir une Deborah Kerr dans ce rôle.



mercredi 1 avril 2020

MEILLEURE ACTRICE 1953


Le Général Yen passe en revue les meilleures actrices de 1953, une année dominée par les arômes langoureux du glamour et de la sensualité.


La favorite du Général 

LAUREN BACALL pour How to Marry a Millionaire

En 1953, Lauren Bacall n'est plus la jeune fille de 19 ans qui tutoyait d'un charisme insolent Humphrey Bogart dans To Have and Have Not, neuf ans plus tôt. Désormais, non seulement elle dégage une aura charismatique décuplée par l'expérience accumulée, mais il émane également d'elle une assurance et une vigueur sarcastique qui font de ce rôle l'un des plus jouissifs qu'elle ait pu jouer. Loin des films noirs qui ont fait la célébrité de l'actrice dans sa prime jeunesse, How to Marry a Millionaire est une comédie de facture correcte, mais sa mise en scène très fifties et son format Cinemascope qui favorise les plans larges ne jouent pas en son faveur. La grande attraction du film est évidemment son trio d'actrices à la "chasse au millionnaire" : outre Lauren, Betty Grable et Marilyn Monroe. Ces deux dernières se battent en duel dans le même registre, à savoir celui de la blonde niaise supposément comique. Un jeu très daté, dans lequel Marilyn est imbattable, mais qui ne me séduit pas. A l'inverse, Lauren bénéficie du rôle le plus intéressant, celui de Schatze Page, le cerveau de la bande, la plus cynique des trois. Avec un tel rôle, Lauren s'en donne à cœur joie, enchaînant les répliques piquantes de sa voix rauque (dont un légendaire "Bingo !"). Elle s'offre même le luxe de flirter avec un William Powell certes vieillissant, mais toujours inimitable. Par ailleurs, son élégance et sa classe ont rarement été mises en valeur de cette manière, le fait que le film soit en couleurs aidant, mais aussi en raison du glamour voulu par la réalisation pour chacune des trois "belles". Le résultat est là : j'adore Lauren dans ce rôle. Et je dois dire que ça m'arrange bien, parce qu'elle a eu trop souvent au cours de sa carrière la fâcheuse manie de produire de grandes performances lors d'années bien trop remplies à mon goût !


Le tableau d'honneur

Elles l'ont courtisé, il ne les a pas élues. Mais le Général est magnanime, voyez plutôt :

AUDREY HEPBURN pour Roman Holiday : Le pittoresque de la Rome éternelle. Gregory Peck en journaliste gentleman. Un rôle de princesse un peu rebelle qui a des envies d'évasion. William Wyler aux manettes. Tout était réuni pour que le charme de la jeune Audrey Hepburn éclose et ravisse son monde. Il est difficile d'imaginer une autre actrice à sa place, tant le rôle semble être fait pour elle, elle qui en dégage tous les arômes : fraîche et drôle, charmante et coquette, voilà lady Audrey dans sa prime jeunesse et, déjà, dans un sommet de romantisme tout en légèreté.

JEAN PETERS pour Pickup on South Street : Coup de cœur personnel, la meilleure prestation de Jean Peters est aussi un coup de maître. Ultrasensuelle (en particulier dans la scène du début du film qui a lieu dans un métro bondé), elle capte l'attention d'un regard hypnotique, charme à la façon d'une femme fatale vénéneuse et populaire, et offre une alchimie intense avec Richard Widmark, qui délivre lui aussi une excellente partition.

GLORIA GRAHAME pour The Big Heat : Pour l'époque, et même pour le genre noir, ce film est dur. Et dur, il l'est en particulier à l'égard du personnage de Gloria, égérie sensuelle d'un groupe mafieux. Objectifiée, malmenée, violentée, elle n'a pourtant rien du caractère d'une victime : jouant un rôle pivot dans l'histoire, Gloria campe un personnage qui a plus d'aplomb que ne le suggère au premier abord son apparente frivolité mi-mondaine, mi-vulgaire. Sa voix fluette contraste avec l'intensité de ses regards, sans négliger un charisme physique d'une grande féminité, qui magnifie l'attitude combative d'un personnage au sort tragique.

MARILYN MONROE pour Niagara : Vous ne me verrez pas souvent faire l'éloge de Marilyn sur le blog, la faute à des performances reposant trop souvent sur le "comique de naïveté" de son personnage-type, la blonde (faussement) idiote, un style que je n'affectionne pas du tout. Mais, au cours de l'une des années les plus prolifiques de sa carrière (How to Marry a Millionnaire, Gentlemen Prefer Blondes), elle nous a concocté ce que je considère jusqu'à présent comme sa meilleure prestation. Car Niagara lui offre enfin ce à quoi son physique glamour la prédestinait : un grand rôle de femme fatale. Ce personnage d'épouse adultère à la sensualité débordante qui cherche à faire assassiner son mari, le tout dans l'écrin grandiose des chutes du Niagara, lui permet de produire une performance digne de son statut mythique : loin d'arborer une fausse niaiserie, Marilyn oscille entre la fragilité d'une épouse insoupçonnable et le volcanisme d'une femme fatale, et parvient même à nous offrir quelques vrais moments de charisme, grâce à un regard déterminé. Toute sa performance est fondée sur la mise en valeur de la duplicité de son anti-héroïne, tout en la rendant sympathique auprès du couple voisin, et donc auprès du spectateur.


Le Thé du Général

La revue terminée, le Général prend une pause bien méritée. Son célèbre thé recèle comme toujours bien des mystères...

Donna Reed - From Here to Eternity
- Deborah Kerr (From Here to Eternity) : Une performance à la sensualité contenue, comme souvent ; mais son couple avec Burt Lancaster lui fait perdre de son charme, au profit de...

Donna Reed (From Here to Eternity) : Mon second rôle favori de l'année ; même si le thème de la "prostituée au grand cœur" est un grand classique, elle illumine chaque scène d'une humilité classe, et son alchimie avec l'immense Montgomery Clift est la véritable réussite du film.

Jeanne Crain (Dangerous Crossing) : Elle a beau ne pas avoir le jeu le plus varié au monde, l'actrice, toujours aussi ravissante, donne ici une performance marquante en épouse qui croit devenir folle sur un navire transatlantique.

Jean Peters (Niagara) : Prenant le contre-pied de la blonde fatale, en petite brune dynamique et inquisitrice, Jean parvient à tirer le meilleur d’un rôle a priori assez limité en donnant à son personnage le caractère nécessaire pour elle aussi dominer ses partenaires masculins ; son regard si caractéristique est déployé à merveille et pétille d’intelligence et de défi. 

Joan Fontaine (The Bigamist) : La mise en scène d'Ida Lupino met joliment en valeur Joan Fontaine, qui est plus sensuelle, plus intime, qu'à l'accoutumée.

Leslie Caron (Lili) : Même si je ne suis pas sous le charme outre mesure, et que son personnage est très enfantin, elle porte le film à elle seule.

Mention spéciale francophone :

Danielle Darrieux (Madame de..., France) : Malgré une réalisation minutieuse, je ne peux pas admirer un film sur l'ennui à l'atmosphère ennuyeuse, aussi révéré soit-il. Heureusement, il y a Danielle Darrieux, qui, si elle met un moment avant de révéler l'intérêt de son personnage, délivre encore une fois toute l'étendue de son élégance et de son charme, en particulier dans le jeu non verbal.

mardi 3 mars 2020

MEILLEURE ACTRICE 1944


Le Général Yen passe en revue les meilleures actrices de la glorieuse année 1944, l'une des plus grandes du cinéma si l'on se réfère à ses goûts personnels en matière de films...


La favorite du Général 

BARBARA STANWYCK pour Double Indemnity

Ce ne sera une surprise pour personne, s'agissant de mon actrice préférée dans l'un de mes films favoris. J'ai d'ailleurs déjà eu l'occasion d'évoquer ce rôle mythique dans mon article sur le film, dans mon classement des plus grandes femmes fatales (qui pourrait peut-être être mis à jour, j'y songerai) et bien sûr dans ma rétrospective sur Barbara Stanwyck. Si l'actrice retient ici toute mon admiration, c'est en grande partie grâce à la manière dont elle parvient à faire apprécier un personnage foncièrement négatif. Elle le fait au travers de deux contrastes forts : d'une part, un charisme puissant, empli d'une froide détermination et par moments d'un cynisme glaçant (ce regard !), amené en douceur sur une femme pourtant à première vue sans histoires ; d'autre part, une immense capacité d'attraction sensuelle malgré la mise en valeur en parallèle de la "vulgarité" de Phyllis, une femme mariée au physique commun. C'est cette combinaison de charisme et de séduction qui donne à Phyllis un charme irrésistible, qui fait succomber le personnage de Fred McMurray et qui emporte l'adhésion du spectateur. Cette composition d'une "femme fatale ordinaire" est l'une des grandes réussites de ce chef d'oeuvre, et à mes yeux fait définitivement entrer Barbara Stanwyck dans la légende du cinéma.

Le tableau d'honneur

Elles l'ont courtisé, il ne les a pas élues. Mais le Général est magnanime, voyez plutôt :

LAUREN BACALL pour To Have and Have Not : Si Lauren Bacall est l'une de mes actrices coup de cœur, c'est en grande partie grâce à ce rôle, qui agit chez moi comme une délicieuse madeleine de Proust. Surtout, sans l'alchimie extraordinaire dont font preuve Bogart et Bacall, ce film, qui repose sur un matériau de départ assez quelconque, ne serait jamais parvenu à son statut de mythe de l'âge d'or. Cette alchimie se ressent à chaque regard, à chaque échange de parole, qui mélange leurs deux voix rauques à la perfection. Mais aussi, elle se retrouve dans leurs attitudes réciproques, qu'on peut considérer aujourd'hui comme leur marque de fabrique : une forme de charme insolent baigné d'un charisme immense. Et l'exploit de la chose est à mettre au crédit de Lauren, la débutante, pourtant terrifiée par la caméra au début du tournage. Tout au long du film, l'actrice transforme le malaise qu'elle ressent, et que l'on peut deviner à sa démarche, en une attitude douce mais ferme, désinvolte mais assumée, grâce à sa capacité épatante à débiter des répliques cinglantes à la face d'hommes mûrs et virils, qui semblent impressionnés par sa classe irréelle. Et puis, voilà, je l'avoue, il y a ce regard... Comme n'est-elle pas ma favorite ? Il fallait bien une Barbara au sommet de l'art noir pour surclasser les yeux de Lauren Bacall.

INGRID BERGMAN pour Gaslight : Face à un immense Charles Boyer dans le rôle de l'époux ombrageux et manipulateur, Ingrid Bergman compose un personnage doux et influençable, donnant une cohérence au cheminement de Paula, qui passe peu à peu d'une confiance absolue pour un mari qu'elle adore à une remise en question de sa propre santé mentale. L'actrice intègre dans son jeu des éléments de fragilité dès les moments plus joyeux du début, ce qui rend crédible ses pertes de repères ultérieures. A l'inverse, lorsqu'elle peut s'appuyer sur une aide extérieure, elle semble alors s'offrir une bouffée d’air frais et donne à voir, avec naturel, de brefs éclairs de ténacité vite étouffés. De plus, elle rend son héroïne extrêmement touchante (donc attachante !) lorsqu'elle exprime l'incrédulité et la déception, car son regard dénote une urgence telle qu'on éprouve l'envie de traverser l'écran pour la protéger ! 

ELLA RAINES pour Phantom Lady : Une fois n'est pas coutume, une femme est l'héroïne d'un film noir. Élégamment mise en valeur par l'une des plus belles photographies que vous pourrez voir dans une oeuvre du genre noir, Ella Raines surprend son monde : charismatique et dominante, elle déploie des atouts, habituellement réservés au héros-type viril, de persévérance, de témérité et de force mentale, sans négliger pour autant d'inonder le film de son immense féminité. Son personnage, surnommé "Kansas" (une connotation masculine, encore), cherchant à prouver l’innocence de son patron, qu'elle aime en secret, permet à l'actrice de jouer sur plusieurs registres au gré des initiatives de l'héroïne : inquiétude envers son patron, confiance envers l'ami de celui-ci, froideur ténébreuse envers le barman (qui précède une filature d'anthologie !), sensualité vulgaire envers le joueur de percussions (en contraste total avec l'élégance de "Kansas"), et surtout, l'apothéose avec les expressions de terreur absolue face à l'assassin, qui combinées à sa beauté électrique confinent au sublime.

GENE TIERNEY pour Laura : Sans être particulièrement charismatique, Gene Tierney est l'âme de ce chef d'œuvre du film noir. Sa beauté éthérée et obsédante hante les personnages masculins, subjugués par la formidable présence scénique de l'actrice, élégante et froide, mais d'apparence si fragile. Elle rend crédible l'alliance entre le caractère décrit comme indépendant et brillant de Laura (à l'image de son style et de son appartement) et sa fonction très objectivée aux yeux des hommes : elle semble le jouet de leurs désirs, montre de l'indécision et ignore les manipulations, sans pour autant tomber dans la fadeur ou la niaiserie. En fait, il est tout simplement impossible d'imaginer une autre que Gene dans ce rôle mythique, tant elle l'incarne, la performance d'actrice rejoignant l'apparence physique, sans égale.