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mercredi 18 février 2015

WUTHERING HEIGHTS – Les Hauts de Hurlevent



Réalisation : William Wyler
Société de production : Samuel Goldwyn
Scénario : Charles MacArthur, Ben Hecht et John Huston, d’après le roman d’Emily Brontë
Musique : Alfred Newman
Photographie : Gregg Toland
Genre : Drame romantique
Durée : 104 min
Date de sortie : 24 mars 1939 (USA)
Casting :
Laurence Olivier : Heathcliff
Merle Oberon : Catherine Earnshaw
David Niven : Edgar Linton
Flora Robson : Ellen Dean
Geraldine Fitzgerald : Isabella Linton
Hugh Williams : Hindley Earnshaw



L’HISTOIRE

Pris dans une tempête de neige, un voyageur trouve refuge dans le manoir des Hauts de Hurlevent. La vieille gouvernante lui raconte l’histoire du maître des lieux, Heathcliff. Quarante ans plus tôt, celui-ci, enfant des rues, est recueilli par Mr Earnshaw, qui l’élève comme un fils, aux côtés de ses propres enfants : un garçon, Hindley, et une fille, Cathy. Si Hindley fait de lui son souffre-douleur, Cathy et Heathcliff deviennent vite inséparables…



L’AVIS DE GENERAL YEN

Sorti en 1939, l’année bénie du cinéma classique américain (Scarlett O’Hara likes this sentence), Wuthering Heights (Les Hauts de Hurlevent) est l’adaptation cinématographique la plus célèbre du roman éponyme d’Emily Brontë (publié en 1847). Comme souvent lorsqu’il s’agit d’adaptations d’œuvres littéraires au cinéma, le scénario du film s’éloigne quelque peu du roman en snobant sa seconde partie, et donc la seconde génération de personnages. Ce choix en rebutera sûrement certains, mais pour ma part, je pense qu’un film se doit d’être concis dans son propos. Se concentrer sur l’histoire des personnages les plus fascinants, Heathcliff et Catherine, évite l’écueil d’une adaptation fidèle : un film d’une heure trente trop chargé ou un film de quatre heures interminable (Scarlett O’Hara dislikes this).

De fait, je trouve le scénario du film bien ciselé. Wuthering Heights s’ouvre sur un flashback, procédé que j’affectionne : la servante Helen (Flora Robson) confie en témoin privilégié de l’histoire ses souvenirs à un voyageur de passage, égaré dans la tempête. Les premières minutes placent le contexte : on comprend où l’on est – le nom de l’endroit est justifié par l’image – et pourquoi – un récit va nous être conté, et on va en apprendre plus sur l’étrange hôte des lieux. Dès le départ, la réalisation de William Wyler nous indique le projet artistique de l’œuvre : le gothique, alliant landes désolées et personnages hantés ; et le romantique, qui combine bouleversement des éléments et des âmes. Ces éléments se retrouvent dans les événements qui nous sont rapportés par la vieille gouvernante.

L’histoire de Wuthering Heigths est celle, classique, des amants maudits. Mais contrairement à des Roméo et Juliette, qui s’aimaient d’amour pur, subissaient la haine de leurs familles et jouaient de malchance, on a ici affaire à des personnages extrêmement complexes qui sont les premiers responsables de leurs tourments : Heathcliff et Cathy.

“I dreamt I was in heaven and heaven didn’t seem to be my home.”

Heathcliff, interprété par Laurence Olivier, est un héros/anti-héros passionnant. Enfant trouvé dans les rues d’une grande ville par Mr Earnshaw, qui le ramène à Wuthering Heights pour l’élever, il est d’origine incertaine, probablement gitane. Ses origines modestes lui sont rappelées constamment par son entourage, qui ne voit en lui qu’un garçon d’écurie. De par son caractère, Heathcliff est le prototype du héros tourmenté, qui oscille constamment entre le désir de revanche que lui susurre son ressentiment, et la quête de liberté, à savoir l’évasion, le départ vers un monde meilleur pour lui. Laurence Olivier s’est grimé pour faire plus « gypsy » et ça marche : il incarne totalement son personnage. On en oublierait presque que l’acteur nous fait du Olivier vu et revu (à savoir, avouons-le, des regards d’une puissance folle et des afflux de charisme à chaque mot prononcé). En bref, une très grande performance pour la très riche année 1939.



Avant tout, plus que tout, Heathcliff est un passionné. Et l’objet de sa passion est la fille de Mr Earnshaw, Catherine, alias Cathy, jouée par Merle Oberon. Mais la romance des deux jeunes gens se heurte à leurs contradictions. Cathy aspire à deux destins contraires qu’elle tente désespérément de concilier : d’un côté, la liberté absolue, désir qu’elle partage avec Heathcliff et qu’elle découvre, enfant, en jouant avec lui, puis adulte, dans son amour pour lui ; de l’autre, l’ascension sociale, la soif de richesse, de bien-être et de sécurité matérielle, que Heathcliff ne pourra jamais lui offrir. Une scène magnifique nous dévoile son dilemme, quand après avoir retrouvé son amant sur le sommet de la colline rocailleuse dont ils ont fait leur refuge, elle s’exclame, en entendant une musique lointaine :

“That’s what I want. Dancing and singing in a beautiful world. And I’m going to have it!”

Merle Oberon trouve probablement ici le rôle de sa vie. Incarner la séduisante mais caractérielle Cathy Earnshaw n’est certainement pas chose aisée. Non seulement parce que face à Olivier, monstre de charisme, elle risque de se faire manger toute crue, mais aussi parce qu’un tel rôle d’héroïne littéraire amène a posteriori des comparaisons avec l’indomptable Scarlett O’Hara que Vivien Leigh a formidablement bien joué la même année (l’anecdote qui tue : Vivien Leigh était réclamée par Olivier pour jouer Cathy). Sauf que, loin de céder, Merle donne une version de Cathy Earnshaw difficilement égalable : grâce à une interprétation qui fait la part belle à la force de caractère de la jeune femme, c’est elle, plus que Laurence Olivier, qui parvient le mieux à dévoiler la relation d’amour/haine qui unit et sépare les deux héros. Elle est crédible dans sa froideur juste après avoir été chaleureuse. Elle fait preuve d’une grande classe dans ses atours de lady, avant de parcourir la lande dépenaillée les cheveux au vent dès la scène suivante. Tel un Dr Jekyll/Mr Hyde au féminin, Merle Oberon transcrit alternativement sur son visage et par sa voix ces deux états qui habitent l’âme de Cathy : froideur, classe, beauté et résolution contre joie, salissures, charme et insouciance.




Les deux acteurs, parait-il, ne s’entendaient pas pendant le tournage. Et pourtant, chacun mû par son propre charisme et donnant toute sa force à son personnage, ils parviennent à bâtir une alchimie électrique entre Heathcliff et Cathy. En témoigne la scène admirable du bal –classique indémodable que l’on retrouve aussi bien chez Jane Austen que chez Margaret Mitchell : une série de plans nous les montre l’un puis l’autre, découvrant la présence de l’être aimé/haï. La séquence, rythmée par une partition de piano frénétique, est mythique pour ces regards intenses échangés au cours d’interminables secondes, où une tension extrême est palpable.

Autre atout du film, sa photographie. Ceux qui suivent ce blog savent que je salive dès que l’on m’offre une ambiance d’une beauté grandiose et sombre. C’est encore le cas ici. Ce n’est pas un hasard si le chef opérateur Gregg Toland (à qui l’on doit également l’esthétique de Citizen Kane) a obtenu un oscar pour son travail sur Wuthering Heights. Pour coller à l’atmosphère romantico-gothique du roman, le noir et blanc est joliment contrasté. De la sorte, les décors des paysages sont sublimés malgré l’absence de couleur. Les noirs et les blancs prononcés sont les révélateurs de l’état d’esprit des personnages. Aussi Cathy se pare-t-elle de blanc, couleur de pureté, lorsqu’elle choisit de faire partie de la société « bien née », tandis que le noir domine ses habits quand elle préfère la voie plus déviante qui la mène vers Heathcliff. Pour couronner le tout, la musique d’Alfred Newman est sublime et confère au film une vraie force romantique.


Conclusion

Quoique la sortie la même année du mythique Autant en emporte le vent lui fasse de l’ombre, Wuthering Heights est une excellente adaptation du roman d’Emily Brontë. C’est un classique authentique, qui à l’aide d’une photographie irréprochable recrée une ambiance aux tonalités envoutantes. Surtout, porté par un duo d’acteurs au sommet, le film nous offre un couple d’amants à la personnalité ambiguë et fascinante, emportés dans le tourbillon de leur passion qui balaye les Hauts de Hurlevent.


NOTE : 9/10


dimanche 5 octobre 2014

REBECCA


Réalisation : Alfred Hitchcock
Société de production : Selznick International Pictures
Scénario : d'après le roman de Daphne du Maurier
Musique : Franz Waxman
Durée : 130 min
Date de sortie : 12 avril 1940 (USA)
Casting :
Joan Fontaine : la seconde Mrs. de Winter
Laurence Olivier : Maxim de Winter
Judith Anderson : Mrs. Danvers
George Sanders : Jack Favell




L’HISTOIRE

A Monte-Carlo, la demoiselle de compagnie de Mrs Van Hopper rencontre le séduisant Maxim de Winter, un aristocrate anglais veuf depuis peu. Il l’épouse et l’emmène vivre avec lui en Angleterre, dans sa propriété de Manderley. Mais la nouvelle Mrs de Winter est confrontée à l’hostilité des occupants du manoir, et en particulier à celle de la gouvernante, Mrs Danvers, qui semble vouer une vénération sans bornes à l’épouse décédée du châtelain, Rebecca…


L’AVIS DE GENERAL YEN

Le premier film d’Alfred Hitchcock abordé dans ce blog est aussi le premier film « américain » du réalisateur britannique. Si Rebecca n’est pas le plus connu de ses long-métrages, c’est pourtant le seul à s’être vu décerné l’Oscar du meilleur film, et très certainement l’un de mes préférés d’Hitchcock.

L’intrigue de Rebecca suit une trame que j’apprécie, et que j’ai retrouvée dans d’autres de mes films favoris, comme Gaslight (avec Ingrid Bergman) : une jeune femme innocente et naïve emménage avec son nouveau mari dans une demeure hostile où elle se sent vite comme une intruse, une étrangère.

Manderley

Car oui, on ne peut analyser Rebecca sans mentionner Manderley, un château à la Jane Austen au charme romantique, mais qui dès l’abord ne rassure pas par ses dimensions. On est ainsi frappé par cette lumière blanche qui entre à flots par les larges fenêtres au-dessus de l’escalier d’honneur. De chaque recoin de cette propriété, toujours baignant dans l’ombre, on croit sentir la présence de la défunte Rebecca, ou celle plus réelle et non moins effrayante de la gouvernante, Mrs Danvers. La propriété de Manderley est un personnage à part entière du film, un organisme vivant qui a conservé l’âme même de la châtelaine. A ce titre, la scène où Mrs de Winter découvre, à la fois émerveillée et craintive, les appartements de sa « rivale », est grandiose et sublime. La jeune femme est comme écrasée par le gigantisme et la beauté surannée de la chambre. Cette seule scène symbolise l’aliénation du personnage : comment s’approprier les lieux face à une telle concurrente, dont le portrait trône encore sur les murs ?

Les personnages

Joan Fontaine trouve en Mrs de Winter l'un de ses plus beaux rôles, sinon le meilleur. C’est une actrice que j’apprécie, mais je lui reproche son manque de charisme et de présence à l’écran. Or dans Rebecca, elle tourne ce point faible à son avantage, en incarnant de manière très convaincante et sans excès (pas comme Gene Tierney dans Dragonwyck, par exemple…) cette femme qui ignore tout de la vie maritale, lancée sans filet dans un monde qu’elle ne connait pas, et qui tente avec courage d’endosser les habits trop imposants pour elle de l’ancienne maîtresse des lieux. C’est en fait une héroïne lambda, une jeune femme timide en qui beaucoup peuvent se reconnaître. Le spectateur découvre tout de son point de vue, elle subit l’intrigue et nous entraîne dans les péripéties avec elle. A noter que son prénom n’est jamais mentionné, comme pour mieux souligner que sa petite personne est noyée dans un univers qui la dépasse, par contraste avec Rebecca, un personnage si fascinant et singulier qu’il continue à dominer les esprits bien après sa mort.

Deux autres personnages viennent compléter ce tableau et cerner notre héroïne : la gouvernante et le mari.

Mrs Danvers (Judith Anderson) personnifie l’hostilité des lieux envers la nouvelle arrivante. C’est une femme froide, qui vénère Rebecca et lui a voué sa vie. Véritable gardienne de la mémoire de sa maîtresse, elle hante littéralement les couloirs de Manderley : il est difficile de ne pas percevoir derrière chacun de ses pas le souffle d’un éventuel fantôme vengeur…  

Laurence Olivier est Maxim de Winter, un homme ambivalent. S’il est un véritable prince charmant au début du film, sa personnalité change dès qu’il remet les pieds à Manderley. Il devient plus taciturne et s’absente longuement, laissant son épouse sans défense. L’acteur est particulièrement brillant dans ce rôle, puisque sans renier une classe toute britannique, il fait cohabiter la douceur et la rage, la bienveillance et le désespoir.


Points faibles

Par son scénario, Rebecca ne surprend guère. Les rebondissements sont bien menés, mais en 1940, Hitchcock n’est pas encore le maître du suspense des années 50. L’intrigue a cependant le mérite de permettre au réalisateur de créer une ambiance gothique et oppressante très réussie, ce qui m'intéresse bien plus que l'originalité du scénario. Il me manque malgré tout la « petite touche » en plus pour classer le film en tant que chef-d’œuvre.


NOTE : 8,5/10