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mercredi 24 décembre 2014

12 ANGRY MEN – 12 hommes en colère


Réalisation : Sidney Lumet
Société de production : United Artists
Genre : drame judiciaire
Durée : 95 minutes
Date de sortie : 10 avril 1957 (USA)
Casting :
Henry Fonda : juré n° 8
Martin Balsam : juré n° 1
John Fiedler : juré n° 2
Lee J. Cobb : juré n° 3
E. G. Marshall : juré n° 4
Jack Klugman  : juré n° 5
Ed Binns : juré n°6
Jack Warden : juré n° 7
Joseph Sweeney : juré n° 9
Ed Begley : juré n°10
Jiří Voskovec : juré n° 11
Robert Webber : juré n° 12


L’HISTOIRE

Un jury de 12 hommes doit statuer à l’unanimité sur la culpabilité d’un jeune homme accusé de meurtre. Seul, un juré le déclare non-coupable, et va devoir convaincre les autres un à un que l'accusé est peut-être innocent.

L’AVIS DE FU MANCHU

Avec 12 angry men, on aborde ici l’un des plus grands films de procès jamais réalisés – et l’un des meilleurs films tout court, d’ailleurs -, dont je voulais parler sur Films Classiques pour l’empreinte qu’il a aussi laissée dans mon esprit.


N’étant pas forcément un grand amateur des films judiciaires, ou des huis-clos par la même occasion, je dois cependant remarquer que tout est parfait ici : la qualité de la réalisation, l’intérêt pour l’intrigue, la performance des acteurs… tellement parfait que l’on se retrouve captivés par l’histoire, à décortiquer les pour et les contre quant à la culpabilité de l‘accusé, pris par la curiosité de savoir de quelle manière Henry Fonda va convaincre les autres jurés.

Car c’est bien l’intérêt de 12 hommes en colère : plus que de savoir si le juré n°8 va réussir à prouver que l’accusé est innocent, c’est de savoir comment il va s’y prendre qui importe. D’autant que le scénario ne nous donne pas véritablement la réponse : peut-être l’accusé est-il coupable, peut-être pas. Mais le film va montrer, en nous révélant pas à pas les divers éléments du procès, que ce qui semblait si évident au premier abord au jury – la culpabilité de l’accusé – ne l’est peut-être pas tant que ça.

La réalisation est vraiment menée de main de maître par Sidney Lumet, et dès les premières scènes le spectateur est plongé dans le décor : le palais de justice, la fin du procès, le jury se rendant dans la salle… On a ainsi droit dès le générique à un plan séquence de plusieurs minutes où le réalisateur laisse les acteurs jouer sans interruption, ce qui donne un réalisme incroyable à la scène, qui se veut presque banale : voilà tout simplement ce qui se passerait dans une vraie salle de délibération. La sensation d’oppression qui pèse sur le procès est elle aussi  rendue de belle manière : le temps est orageux, la ventilation est en panne et les hommes vont évoluer dans une atmosphère irrespirable, allant jusqu’à enlever leurs vestes et dénouer leurs cravates pour mieux respirer…

Pourtant, le verdict semble couru d’avance. La police a rassemblé les preuves, les témoins ont parlé, les avocats ont fait leur œuvre : les jurés, en entrant dans la salle pour délibérer, n’ont guère de doute. Un sentiment de culpabilité, peut-être, envers ce jeune homme qu’ils regardent à la dérobée et dont ils ont le sort entre les mains. Mais non, la justice a fait son œuvre : il est coupable, pensent-ils tous. Tous ? Non, car un « irréductible » juré, le juré n°8, joué par Henry Fonda, n’est pas d’accord : non, tout ne colle pas dans ce procès, il n’est pas impossible que l’on se soit trompé : il vote non-coupable, et le film est lancé.
We can’t decide it in five minutes. Suppose we were wrong…

12 hommes en colère, c’est donc une heure et demie de débats à huis-clos, parfois houleux, dans cette petite pièce d’où l’on ne sort qu’au début et à la fin du film. Et c’est donc aussi une remarquable étude de personnages, puisque les arguments avancés – ou non – par chacun va être un vrai révélateur de sa personnalité. Le juré n°8 (Henry Fonda) est calme, posé, d’une force tranquille et respectueuse des autres, mais sûr de sa conviction – « le doute existe » – et est prêt à en débattre. Le juré n°1 est lui aussi intéressé par le procès, intelligent, rassembleur, c’est lui qui prend l’initiative de diriger le débat. A l’opposé, le juré n°7 n’en a que faire et veut en finir au plus vite pour assister à un match de baseball. Les hommes les plus colériques et les plus opposés à l’accusé, les jurés n°3 et 10, vont au contraire être particulièrement virulents pour faire entendre leur opinion. 
Dans tous les cas, toutes ces personnes voient le procès à travers leur prisme personnel : leur caractère, leur situation sociale, leurs préjugés vis-à-vis d’un homme issu d’un milieu défavorisé et qui, pour certains, ne peut qu’être coupable. Tout est intéressant, et c’est cette analyse des personnages, combinée aux différents éléments de l’enquête qui ne nous sont dévoilés que petit à petit, qui rend le film passionnant.





Conclusion

Au final, Sidney Lumet nous livre un excellent film, porté de main de maître par un Henry Fonda charismatique, mais aussi par tous les autres acteurs : la profondeur de chaque personnage, leurs personnalités dissemblables, les affinités ou inimitiés qui se créent durant le débat, tout cela instaure un vrai climat de réalisme qui profite au film entier, et qui contribue à en faire une œuvre devenue culte aujourd’hui.

Note : 9/10




lundi 4 août 2014

THE LADY EVE – Un cœur pris au piège




Réalisation : Preston Sturges
Scénario : Preston Sturges
Société de production : Paramount Pictures
Genre : Screwball comedy
Durée : 94 min
Date de sortie : 25 février 1941 (USA)
Casting :
Barbara Stanwyck : Jean Harrington / Lady Eve Sidwich
Henry Fonda : Charles Pike, alias Hopsie
Charles Coburn : "Colonel" Harrington
Eugene Pallette : Horace Pike
William Demarest : Ambrose Murgatroyd, alias Muggsy
Eric Blore : Sir Alfred McGlennan Keith
Melville Cooper : Gerald




L’HISTOIRE

Sur un navire de retour d’Amérique du Sud, Jean Harrington, une aventurière, jette son dévolu sur le riche et naïf Charles Pike, fils d’un roi de la bière. Mais alors qu’elle et son père prévoyaient de le dépouiller, c’est le coup de foudre et le début d’une idylle, qui vole en éclats lorsque Charles apprend que les Harrington sont des escrocs notoires. Le cœur brisé, Jean revient vers lui sous le pseudonyme de Lady Eve Sidwich, l’esprit revanchard…


L’AVIS DU GENERAL YEN

Voilà un film qui ne laisse pas indifférent, et l’écriture de cet article m’a donné des maux de tête tellement The Lady Eve s'est révélé complexe à décortiquer.

Ce film est une « screwball comedy », genre qui, comme le très honorable Fu Manchu l’a expliqué pour Vivacious Lady, fait la part belle aux situations loufoques et se rapproche par moments de la farce. Une screwball est basée sur le non-sens : l’intrigue et/ou les personnages sortent des repères connus et surprennent le spectateur par leur décalage avec la réalité, ce qui déclenche en principe le rire. Tout, du scénario au jeu des acteurs, doit être en symbiose pour que le spectateur entre dans le « délire » du film et accepte la règle du jeu proposée.

Concernant The Lady Eve et après des discussions animées, Fu Manchu et moi-même sommes tombés d'accord sur... notre désaccord. Eh bien oui, j'ai pour ma part totalement adhéré au non-sens du film, rendu absolument jouissif par une intrigue un peu folle et des personnages hauts en couleur.



Les deux visages de Barbara Stanwyck 

Le pari du film est gagnant, et ce d'abord grâce à un scénario original et intelligent : j’adore cette idée de dédoubler le personnage principal (Jean Harrington / Lady Eve), ce qui non seulement divise le film en deux parties bien distinctes, mais permet surtout à Barbara Stanwyck de jouer deux femmes aux profils diamétralement opposés.

La première partie du film met en scène Jean Harrington, une aventurière qui escroque les hommes fortunés, et qui forme avec son père, le « colonel » Harrington et leur domestique Gerald, un trio a priori peu recommandable. Dans la seconde partie, en revanche, Jean se métamorphose en aristocrate britannique et présente une apparence bien respectable sous les traits de la très distinguée Lady Eve Sidwich. Dans les deux cas, son but est de séduire Charles pour se jouer de lui. Mais alors que Jean Harrington, une femme de mauvaise réputation, est fondamentalement une bonne personne, Lady Eve, qui est au contraire une femme de bonne réputation, est une mauvaise personne.

C’est là tout l’intérêt du scénario du film, qui utilise ces deux personnages opposés dans un but précis : pasticher les rapports homme/femme, et en particulier la relation de confiance entre les deux sexes. Charles n’ayant pas eu confiance en Jean, celle-ci, se sentant trahie, se déguise en Lady Eve pour abuser de la confiance du pauvre homme et lui rendre en quelque sorte la pareille. 


Henry Fonda chute deux fois

L’inversion des profils des deux personnages répond donc au parallélisme des deux parties du film, qui se déroulent sur un schéma semblable : la chute de l’Homme à cause de la Femme. Et c’est là que je crie au génie : au lieu de se cantonner à la traditionnelle « guerre des sexes », le réalisateur Preston Sturges a ajouté une couche à son film qui lui permet de sortir des sentiers battus : il en a fait une parodie du mythe d’Adam et Eve.

Annoncée dès le générique (une séquence animée dans laquelle un serpent se dandine entre les lettres du titre), elle est omniprésente et souvent un support du rire. Charles Pike est ainsi un amateur de serpents, alors que Jean en éprouve une sainte horreur. Tel Adam, Charles chute beaucoup dans le film : non seulement métaphoriquement (il perd ses illusions), mais aussi… littéralement ! Sturges s’amuse comme un gosse en combinant premier et second degré : à un élément comique loufoque répond une étude plus fine des caractères. C’est ce qui fait de The Lady Eve un film assez peu évident à cerner du premier abord, ce qui est son principal défaut. J’ai dû le voir deux fois pour réaliser cette critique (toujours un plaisir cela dit). Il fait d’ailleurs partie de ces films que l’on apprécie davantage à mesure qu’on les voit, car un élément qui nous avait échappé la première fois va nous sauter aux yeux la seconde.

Côté distribution, Barbara Stanwyck domine le film, et c’est une habitude chez elle. Elle excelle à incarner l’aventurière Jean, séductrice au grand cœur, et se révèle délicieusement impitoyable sous les traits de Lady Eve, dont la classe n’a d’égale que le cynisme. Son imitation de l’accent anglais, drôle car caricaturale, amplifie le potentiel comique de ses répliques pleines de sous-entendus. Henry Fonda pâtit de la réserve et de la candeur de son personnage. Plus effacé que sa partenaire, il campe le personnage le plus difficile à jouer et à apprécier, car d’une naïveté extrême. Il s’en sort grâce à une grande constance dans l’interprétation de son personnage (ce qui rend son attitude cohérente), et à une capacité étonnante à se rendre adorable chaque fois qu’il pose le regard sur Barbara (ce qui le rend drôle). Mentions spéciales à Charles Coburn en père peu scrupuleux et à William Demarest en « ange-gardien » de Fonda : le premier a une véritable alchimie avec Stanwyck, et le second est indéniablement comique dans ses tentatives pour démasquer Lady Eve. 


Conclusion

Oui, The Lady Eve n’est pas parfait. Il est peu évident d’en cerner toutes les qualités, plus nombreuses qu’il n’y parait au premier coup d’œil, et c’est bien dommage : un film est fait pour être compris par le public auquel il est destiné. Sans cela, comment peut-il pleinement l’apprécier ? Mais The Lady Eve est si riche, si évocateur et drôle – quoiqu’il ne soit pas la screwball la plus hilarante – qu’il a été immédiatement un coup de cœur. C’est aussi par ce film que j’ai découvert la géniale Barbara Stanwyck : oui, décidément, The Lady Eve a bien une place à part.


NOTE : 9/10