dimanche 31 août 2014

TOP 5 : LES FEMMES FATALES

Je l'ai déjà souligné, j'apprécie beaucoup les films noirs pour leur ambiance si particulière et leur travail esthétique sur l’image en noir et blanc, qui y est sublimée. Ils excellent aussi dans leurs codes, et en particulier dans leurs personnages archétypaux, dont le sujet de cet article, la femme fatale, est le plus bel exemple. 

Attention, si dans son sens actuel le mot désigne généralement une femme aguicheuse irrésistiblement désirable, la femme fatale des films noirs est avant tout une anti-héroïne, une femme qui tente de nuire au héros, et c’est bien là le sens du terme « fatale » : dangereuse et mortelle. Mais si la femme fatale est devenue un mythe, c’est bien sûr parce qu’elles allient en principe beauté et séduction afin d’assouvir leurs noirs desseins. Voici donc ma sélection des plus grandes femmes fatales.


N°5 : KATHIE MOFFAT (Jane Greer) dans Out of the Past

Ancienne maîtresse d’un truand, qui l’accuse de l’avoir volé après lui avoir tiré dessus, Kathie séduit le détective à ses trousses et le persuade de son innocence.


J’avais été au départ un peu déçu par Jane Greer dans Out of the Past, m’attendant à une prestation plus charismatique. Sauf que, justement, c’est dans sa réserve que Kathie Moffat détonne : elle nous berne tous – les personnages du film et les spectateurs. On en finit par douter qu’elle soit fatale. Eh bien si, et elle est même létale !

Son innocence, sa candeur, nous font oublier son charme fou. Son atout maître, c’est cette douceur dans tout son être qui séduit et qui fait qu’on lui pardonne tout. Elle a un temps d’avance sur tout le monde : inoffensive quand on se méfie d’elle, elle se révèle sans scrupules quand on s’y attend le moins. Oubliez les gangsters menés par Kirk Douglas. La « bad girl », c’est elle.


A voir – Le moment où le héros retrouve Kathie dans un bar à Acapulco : il la découvre pour la première fois et l’aborde dans une scène remplie de non-dits, de bluff et, déjà, de séduction.





N°4 : GILDA MUNDSON FARRELL (Rita Hayworth) dans Gilda

Au cœur d’un triangle amoureux, Gilda est la nouvelle épouse d’un patron de casino et l’ex-fiancée de son associé, qui a pour charge de la chaperonner.


Bien qu’elle n’en soit pas l’héroïne, le film porte son nom. Difficile dès lors d’imaginer que cette Gilda soit autre chose que le sujet même du film, l’obsession qui poursuit les deux protagonistes masculins dans leur quête commune. Gilda est la femme fatale fantasmée : objet de désir des hommes, elle est leur jouet tout en jouant avec eux, et va jusqu’à dérégler le « pacte » qui devait mener aux succès les deux hommes qui la convoitent.


Mais que retenir d’autre d’elle que le formidable pouvoir de séduction d’une Rita Hayworth dans le rôle de sa vie ? Bien qu’elle surjoue la femme aguicheuse au possible, à la limite de la caricature, c’est néanmoins efficace : on ne voit qu’elle.

A voir – Elle chante à deux reprises la même chanson : Put the blame on Mame. La première, où elle s’accompagne d’une guitare et avec pour seul spectateur un vieux complice, la montre sous son jour doux et charmant. La seconde, sur la scène d’un music-hall, est l’occasion pour elle de mimer la femme frivole, provocante et sensuelle, en particulier au moment où elle enlève lentement le long gant noir de son bras pour le plus grand plaisir de l’assistance masculine.



N°3 : KATHARINE MARCH (Joan Bennett) dans Scarlet Street

Poussée par un fiancé sans scrupules, Katherine « Kitty » March profite de la crédulité d’un homme marié amoureux d’elle pour lui soutirer de l’argent.

Dans Scarlet Street, Fritz Lang filme la déchéance d’un homme ordinaire et sans histoires, qui va tomber dans les filets d’une fille de basse extraction, Kitty. Surnommée Lazy Legs (jambes paresseuses) par son fiancé, c’est une femme pleine de nonchalance, limite vulgaire, ce qui, loin de nuire à ses charmes, décuple son potentiel d’attraction. Or, consciente de ses atouts, elle les met au service de son avidité et de son besoin de complaire à son compagnon.


C’est la seconde fois que Joan Bennett incarne une femme fatale dans un film de Lang et avec comme « victime » l’acteur Edward G. Robinson. Mais l’Alice Reed de The Woman in the Window souffre de la comparaison face à notre Katharine March. Joan Bennett donne à cette dernière une force et un charisme que la première n’a pas, et que beaucoup d’autres n’ont jamais égalés. Sa Kitty est un personnage haut en couleur qui ne s'oublie pas.

A voir – La scène où Kitty demande à sa « proie », désireuse de peindre son portrait, de lui peindre les ongles de ses orteils en lui tendant son pied de façon sensuelle (« Paint me ! »).


N°2 : ELLEN BERENT HARLAND (Gene Tierney) dans Leave her to Heaven

D’une jalousie maladive, Ellen est prête à tout pour conserver les faveurs d’un mari qu’elle vénère.

Ellen Harland cumule les contradictions : d’une beauté froide sublime, elle est fougueuse et passionnée en amour ; douce et attentionnée envers son mari, elle cache dans les profondeurs d’un regard bleu électrique une folie destructrice.

Pour son interprétation d’Ellen, Gene Tierney a travaillé son plus bel atout : ses yeux. Le regard d’Ellen parait tantôt fixe et comme perdu dans un songe, tantôt dur et déterminé. La couleur (Leave her to Heaven est filmé en technicolor) amplifie ce phénomène : on est comme happé dans les yeux de l’actrice et dans ses pensées tourmentées. Ceci combiné à sa beauté presque éthérée amplifie ses émotions et rend apparente à l’écran l’hyper-sensibilité d’Ellen.

La force du personnage est d’être le pivot de l’histoire, alors qu’elle n’en est pas l’héroïne. C’est elle qui agit, elle qui déroule le fil de l’intrigue comme bon lui semble. Son mari assiste impuissant aux drames successifs et subit ses caprices. Ellen réussit à séduire, captiver et à se faire détester d’une manière inoubliable : elle mérite bien sa seconde place à ce classement…

A voir – L’instant où Ellen apprend que son mari écrivain a dédicacé son dernier livre à sa discrète mais néanmoins ravissante belle-sœur. Son regard exprime tour à tour la surprise, l’incompréhension puis le chagrin et la haine...


N°1 : PHYLLIS DIETRICHSON (Barbara Stanwyck) dans Double Indemnity

Afin de toucher une prime d’assurance, Phyllis planifie l’assassinat de son mari avec un agent d’assurance tombé sous son charme.

J’ai déjà évoqué dans un article sur ce film toute mon admiration pour Barbara Stanwyck et son personnage de Phyllis Dietrichson. Oui, décidément oui, Phyllis réussit l’exploit de me donner la chair de poule par sa froide détermination tout en étant séduisante. Le charisme de cette femme lui donne le petit quelque-chose en plus et rend sa prestation géniale et unique.

A voir – Beaucoup de scènes valent le coup d’œil… Mon choix se porte sur celle où, après son apparition en serviette de bain, elle descend l’escalier avec une féminité si simple et pourtant si intense, sous le regard d’un Walter Neff subjugué par ses jambes et son bracelet de cheville…  

C’est ça, la force de Phyllis : elle n’a même pas besoin de pousser la démonstration à l’extrême façon Gilda. Elle incarne la vraie femme fatale.


Et si  votre voisine était une tueuse sans que vous le sachiez ? C’est cette femme qu’est Phyllis, sous son apparente banalité. Sa coiffure blonde de mauvais goût (une perruque en réalité), son physique commun, son attitude un peu vulgaire, sont éloignés des canons de la femme fatale au physique ravageur.

Et pourtant : il émane de Phyllis, la « femme fatale ordinaire », un charisme et un charme sans égaux, et, alors même que ses intentions maléfiques sont connues, on n’aspire qu’à y succomber. C’est ce qui la place devant toutes, et en fait pour moi, l’incarnation la plus réussie de ce personnage mythique du film noir.


jeudi 14 août 2014

RANDOM HARVEST – Prisonniers du passé


Réalisation : Mervyn LeRoy
Scénario : Arthur Wimperis, George Froeschel, Claudine West d'après le roman de James Hilton
Société de production : MGM
Musique : Herbert Stothart
Genre : Drame
Durée : 125 minutes
Date de sortie : 17 décembre 1942 (USA)
Casting :
Ronald Colman : John Smith / Charles Rainier
Greer Garson : Paula Ridgeway / Margaret Hanson
Philip Dorn : Docteur Jonathan Benet
Susan Peters : Kitty


L’HISTOIRE

Le jour où la fin de la Première Guerre Mondiale est prononcée, un soldat amnésique se faisant appeler John Smith s’échappe de l’asile où il était soigné. Errant et perdu, il est aidé par une jeune femme qui prendra soin de lui. Il s’installe avec elle dans un village du Devon et devient journaliste. Se rendant à Liverpool pour signer son contrat, il est renversé par une voiture : l’accident lui rend sa mémoire d’avant-guerre, mais tous ses souvenirs depuis son premier accident sont effacés…


L’AVIS DE FU MANCHU

Avec Random Harvest, on entre dans cette catégorie de films aux scénarios tellement improbables qu’ils n’en sont que plus captivants, le genre d’histoire qui inspire les réalisateurs : après tout, le cinéma a pour vocation de montrer des événements dignes d’intérêt, et d’autant plus magnifiques qu’ils en sont romanesques… Et c’est exactement ce qui m’a attiré dans Random Harvest : l’histoire d’un amnésique qui refait sa vie avec la femme dont il est tombé amoureux, avant, suite à un deuxième accident, de ne plus se souvenir de sa rencontre avec elle : oui, il y avait tout pour me plaire ! Il y a d’ailleurs beaucoup de choses dans ce film qui sont caractéristiques de ce que j’aime retrouver dans une histoire, notamment le thème du héros possédant une « anormalité » - qu’il soit « handicapé » ou doté d’un pouvoir extraordinaire, et cette quête de l'identité, ce rapport au passé presque obsédant...
Le titre le suggère, cette « récolte aléatoire », c’est une succession d’événements extraordinaires, de hasards du destin : c’est cette bombe qui, tombant au hasard, a rendu John Smith amnésique. C’est cette rencontre par hasard avec le personnage de Paula. C’est son deuxième accident, dû à une collision avec un taxi… par hasard. C’est cette suite de hasards qui donne une histoire, certes incroyable, mais tellement intéressante…


Points forts

Le scénario est donc ce qui m’a attiré d’emblée vers le film, et qui a réussi à me captiver tout du long. La première partie est assez classique, assez longue, et prend le temps de montrer l’attachement grandissant des deux personnages principaux. L’ambiance de début, et notamment celle de la « fuite » de l’asile, est très bien restituée, tout en mystère, dans cette atmosphère brumeuse de la lande anglaise, avec ce brouillard oppressant qui semble enfermer le héros, John Smith (Ronald Colman), plus que l’asile lui-même : il avance perdu, comme dans un rêve, prisonnier de son esprit plus que des murs de l’asile dont il s’échappe assez facilement. Ce qui est très intéressant, c’est que l’on se rend compte que ce n’est pas l’asile qui est « l’ennemi » - cela ressemble plus à un hôpital d’ailleurs -, mais bien son esprit, véritable prison intérieure dont il peine à sortir, pouvant à peine prononcer quelques mots.
C’est le personnage de « Paula » (Greer Garson), nom de scène d’une chanteuse de music-hall, qui va faire retrouver la lumière à son « Smithy », en lui prodiguant l’attention dont il a désespérément besoin pour sortir de son mutisme. Là encore, le film prend son temps dans la narration de la romance entre ces deux personnages : cela peut sembler long, mais on est alors pris au jeu, et on s’attache à eux alors que leur amour s’installe petit à petit et que leur bonheur semble grandir avec les années, les événements heureux s’enchaînant les uns les autres.
Et c’est cela qui est très bien pensé : on est d’autant plus peiné pour eux quand l’accident de Smith arrive. Quand lui ne se rappelle rien, le spectateur sait, ce qui engendre une attente, très bien travaillée. On le voit rejoindre sa famille, avoir d’autres plans pour son futur, sans Paula… Sans Paula. Puisque le personnage de Paula disparait totalement de l’histoire pendant ce temps-là, pour ne réapparaître que lors d’une scène très intéressante, et très bien amenée scénaristiquement. D’autant plus que l’on n’a envie que d’une seule chose, c’est qu’il la reconnaisse…

Moi qui aime beaucoup les symboles, j’ai été comblé avec celui de cette fameuse clé : la clé de la maison que John Smith occupait avec Paula, et qu’il a gardée avec lui après avoir retrouvé son ancienne vie. C’est la clé de sa mémoire (ce que suggère la fin d’ailleurs, et le moment où il retrouve définitivement sa mémoire est le moment où il utilise cette clé), mais aussi la clé de son amour perdu pour Paula. Il la garde toujours sur lui, et elle lui rappelle (et à nous aussi) constamment ce passé oublié. Il est prisonnier de son passé – comme le rappelle le titre francophone – parce qu’il n’arrive pas à se souvenir de ces années passées avec Paula, qui sont pourtant essentielles dans sa vie et qui ont fait son bonheur.
Cette clé, c’est donc le rappel constant d’un manque, qui ne pourra être comblé que lorsqu’il retrouvera accès à sa mémoire – lorsqu’il se rappellera Paula. Le fait qu’il ne ressentait pas ce manque avant, quand il vivait avec Paula en tant qu’amnésique, est aussi intéressant : on voit bien que sa vie d’avant-guerre ne lui plaisait guère, et il n’est d’ailleurs pas réellement « heureux » après avoir retrouvé sa véritable identité. Enfin, cette symbolique de la clé donne lieu à une très belle scène, la scène du théâtre, où la fameuse clé est mise en évidence au son de la musique sublime et entêtante du Lac des Cygnes… (Rien que d’y penser ça me donne des frissons, si si je vous assure !).

Concernant les personnages maintenant, Ronald Colman livre une excellente performance dans la double-peau de John Smith / Charles Rainier. Il y a comme une note de roman d’apprentissage dans l’histoire de son personnage, qui commence perdu et égaré, avant de s’accomplir puis de reperdre la mémoire, devant se reconstruire à nouveau, mais n’étant pleinement heureux et « complet » que lorsque ses deux moitiés sont enfin réunies. Je trouve sa prestation d’amnésique assez convaincante, et le fait qu’il ne sache plus parler correctement est aussi très intéressant : d’une certaine manière, ayant perdu son passé depuis son enfance, il a aussi perdu son éducation, et doit donc réapprendre à vivre en société. Au final, son personnage est très attachant et réussi.

Face à lui, une actrice que j’ai découverte sur ce film, Greer Garson joue le rôle de Paula Ridgeway / Margaret Hanson. Dès sa première scène, j’ai été comme happé par son regard (« Aaah mais, quelle classe !! »), et elle donne à son personnage une présence incroyable, tour à tour mystérieux (scène de la rencontre), empathique, drôle (« She’s Maaa Daiiiisy !!! »), puis admirable de ténacité teintée de mélancolie, voire de résignation.
C’est un personnage très romanesque, dont les décisions ne suivent pas forcément la logique, mais qu’on ne peut qu’aimer pour cela. Greer Garson est parfaite pour ce rôle en plus d’être légitime (car britannique), et arrive à nous transmettre les émotions de son personnage, notamment dans cette deuxième partie où le suspense monte petit à petit (« Ah ! Va-t-elle lui faire retrouver la mémoire ?! ») en même temps que l’intensité mélodramatique et l’attente du spectateur (« Mais s’il ne retrouvait jamais cette fichue mémoire ?! »). Bref, Greer Garson, j’adore et j’adhère, notamment parce que j’y retrouve cet air de grande lady que j’ai déjà aimé chez des actrices comme Jean Arthur ou Irene Dunne par exemple…


Points faibles

Le film n’est pourtant pas parfait, et il n’échappe pas, à cause de sa durée (plus de 2 heures quand même), à certaines longueurs. Je trouve la première partie, bien qu’un poil longue, plutôt bien calibrée, et sa longueur permet de s’attacher aux héros, pour mieux ressentir le manque qu'ils perçoivent ensuite. C’est plutôt dans la deuxième que j’aurais des choses à dire, l’attente durant un peu trop longtemps pour les nerfs du spectateur (« Aaaargh non mais il ne va pas la retrouver cette mémoire, ou quoi ! »). Du coup, c’est la fin qui se trouve trop précipitée, ce qui est quand même dommage…
J’ai eu un gros doute concernant le scénario qui m’a fait revoir certaines scènes plusieurs fois : à propos d’un certain anneau de mariage. Je m’explique : John Smith est marié, il doit donc avoir un anneau de mariage à sa main gauche… Ce qui devrait lui mettre la puce à l’oreille après son accident de Liverpool, et lui donner un indice sur ses années « perdues » ! Or, en regardant attentivement, il ne possède pas d’anneau, ni avant, ni après son accident : soulagement, car pas de polémique possible, donc… Même si l’absence d’anneau m’étonne : normal pour cette époque, ou astuce du réalisateur qui aurait vu le possible problème ? Heureusement, c’est finalement sans importance… (je sais, je vais parfois chercher des détails, moi !)


Conclusion

Random Harvest est pour moi une très bonne surprise (une récolte hasardeuse mais heureuse, si je puis me permettre. Non ?). Le scénario colle parfaitement au genre de films que va me plaire, avec un héros à la fois normal et « extraordinaire » (donc digne d’intérêt), un peu de romance, une intrigue qui monte en suspense et en intensité... Et si on y ajoute une Greer Garson au port altier pour une touche de charme et de classe, rien d’autre à dire, Random Harvest fait à coup sûr partie de ces films que je reverrais avec plaisir…


NOTE : 9,5/10



mercredi 13 août 2014

TOP 5 : LAUREN BACALL

C’est l’une de mes actrices préférées qui s’est éteinte hier et je ne pouvais pas manquer de lui rendre l’hommage qui lui est dû, à elle, l’actrice la plus classe de tous les temps selon mon avis très objectif : Lauren Bacall. Focus sur ses 5 plus belles performances…

 

N°5 : Amy North dans YOUNG MAN WITH THE HORN – La Femme aux Chimères

Dans ce film de Michael Curtiz qui dénote par l’originalité de son sujet (le jazz), Lauren campe Amy North, une femme irrésistiblement séduisante et fascinante : en épousant le héros joué par Kirk Douglas, elle va exercer une influence néfaste sur lui et précipiter sa déchéance.

Ce que j’aime dans cette Amy North, c’est d’abord le style femme fatale de Lauren. Ne vous y trompez pas, c’est l’une des seules fois qu’elle joue ce type de rôle, car malgré son apparition dans des films noirs de légende, elle y supporte le héros plus qu’elle ne lui nuit. Et Lauren Bacall en Amy North, ça donne une véritable « femme vampire », qui capte la substance vitale du génial trompettiste et le détourne de sa raison de vivre. On en redemande.


N°4 : Nora Temple dans KEY LARGO

Ce huis-clos étouffant à l’ambiance électrique voit Lauren jouer Nora Temple, la veuve d’un soldat qui vit chez son beau-père et tombe amoureuse du compagnon d’armes de son défunt mari (joué of course par Humphrey Bogart, plus viril que jamais dans la chaleur du sud de la Floride).

Le personnage de Nora est secondaire à l’intrigue, qui suit avant tout la magnifique confrontation entre Edward G. Robinson et Humphrey Bogart, pleine de suspense. Mais son charme irrigue à flots la première partie du film : la mise en scène très esthétique, typique du film noir, la sublime comme jamais.


N°3 : Vivian Sternwood Rutledge dans THE BIG SLEEP – Le Grand Sommeil

Ce film est souvent considéré comme son meilleur. Pas pour moi : non seulement elle a fait mieux (patience, patience !) mais surtout, le film, quoique remarquable par son atmosphère (un sommet du film noir), s’embarque dans une intrigue si complexe qu’elle nous perd.

Et pourtant, elle a bien des atouts, cette Vivian, et c’est vrai que l’alchimie Bogart-Bacall magnifie le film, comme toujours ! Lauren porte à merveille les ambiguïtés d’un personnage aux faux airs de femme fatale, qui semble osciller constamment entre soutien au héros et poursuite de ses intérêts particuliers. J’aime beaucoup, mais le scénario ne lui offre pas son plus beau rôle.


N°2 : Irene Jansen dans DARK PASSAGE – Les Passagers de la Nuit

J’adore ce film pour une raison en particulier : la première partie est filmée du point de vue d’Humphrey Bogart. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le spectacle vaut le coup d’œil, quand il est vu par les yeux de « Bogie » on ne voit que Lauren ! 

Elle mène Dark Passage de bout en bout grâce à cette mise en scène originale et à une prestation superbe : elle est touchante, cette Irène Jansen, qui prend le parti d’héberger un prisonnier en fuite, qu’elle croit innocent. Le personnage est étudié sous tous les angles de la caméra, qui traque la moindre de ses émotions (et elles foisonnent, sous cette timidité de façade !). C’est beau, tout simplement.


N°1 : Mary « Slim » Browning dans TO HAVE AND HAVE NOT – Le Port de l’Angoisse

“You don’t have to do anything or say anything. Not a thing ! Or maybe just whistle. You know how to whistle, don’t you, Steve ? You put your lips together… and blow !”

“[Si vous avez besoin de moi] vous n’avez pas à faire quoi que ce soit. Sauf siffler. Vous savez siffler, Steve ? Vous n’avez qu’à serrer les lèvres… et souffler !”

Ah, la claque, la classe ! Tout est résumé dans cette scène mythique. Bogart et Bacall au sommet dans un film qui ne l’est pas moins. Cette adaptation libre d’un roman d’Hemingway est le premier film de Lauren, et son meilleur. C’est le film du coup de foudre à l’écran et en dehors, un moment unique se joue sous nos yeux, un couple se forme à l’écran. Comme en coulisses, l’alchimie entre les deux acteurs ne fait que croître au fil des minutes, et la sensualité classe et sobre qui s’en dégage est éblouissante.

Cette « Slim » ressemble à un jeune bourgeon sur le point d’éclore, comme la carrière de son interprète, et Lauren rivalise de charisme avec le viril Bogart. Elle le toise de ses 19 ans et lui, le quadra, le vieux loup de mer coincé sur cette île dans un monde en guerre, semble trouver refuge dans ses grands yeux clairs. Magnifique.

Ah... What a movie ! What an actress... 

mercredi 6 août 2014

KITTY – La Duchesse des bas-fonds


Réalisation : Mitchell Leisen
Scénario : Karl Tunberg et Darrell Ware, d'après le roman de Rosamond Marshall
Producteurs : Mitchell Leisen, Karl Tunberg et Darrell Ware
Société de production : Paramount Pictures
Musique : Victor Young
Genre : Drame
Durée : 103 minutes
Date de sortie : 25 janvier 1946
Casting :
Paulette Goddard : Kitty
Ray Milland : Sir Hugh Marcy
Cecil Kellaway : Thomas Gainsborough
Patric Knowles : Brett
Reginald Owen : Duc de Malmunster
Constance Collier : Lady Susan Dowitt


L’HISTOIRE

Dans le Londres du XVIIIème siècle, une jeune femme des rues, Kitty, se retrouve, par un concours de circonstances, à poser comme modèle pour le peintre Gainsborough. Son portrait anonyme attire l’attention de la haute société, et Sir Hugh Marcy, qui a découvert sa véritable identité, y voit l’opportunité d’utiliser Kitty pour son propre profit, en la faisant passer pour une vraie lady.


L’AVIS DE FU MANCHU

Kitty ou La Duchesse des bas-fonds est un film assez rare et difficile à trouver, et je n’ai vu que peu de critiques sur ce film. Pourtant j’ai tout de suite été attiré par l’histoire de base, que je trouvais très inspirante, moi qui aime beaucoup la mythologie et ses symboles ; en y ajoutant comme actrice principale Paulette Goddard, la curiosité a été la plus forte et, quelque temps plus tard, me voilà à écrire une critique sur ce film…


S’il y a bien une chose que j’ai aimée dans ce film, c’est son histoire et toute la symbolique qu’il y a derrière. Car Kitty, bien qu’inspirée par d’autres œuvres ultérieures, est avant tout l’adaptation du mythe de Pygmalion, et sa transposition dans le Londres du XVIIIème siècle.
Dans la mythologie grecque, Pygmalion est un sculpteur qui, ayant réalisé une statue d’ivoire à l’apparence féminine, va tomber amoureux d’elle ; les dieux, touchés par son amour, lui donnent vie, et la statue se change en femme : elle s’appellera Galatée, et épousera Pygmalion.
Dans notre cas, c’est le peintre Gainsborough, en peignant le portrait de Kitty (Paulette Goddard), une sauvageonne des bas quartiers de Londres, qui se pose en premier Pygmalion. Car c’est son tableau qui va fasciner les aristocrates anglais présents à une exposition de peinture et déclencher l’intrigue. Mais le vrai maître d’œuvre, le vrai Pygmalion, c’est Sir Hugh Marcy (Ray Milland). Il est le seul, mis à part le peintre, à savoir que Kitty n’est qu’une « fille des bas-fonds », et, l’ayant sauvée de la misère, il va l’utiliser à son avantage : la faisant passer pour une vraie lady, il espère la faire épouser un Grand du pays pour favoriser son propre avancement.

Le film, en se servant du mythe de Pygmalion, remet en cause le monde de l’apparence et des privilèges. Il montre qu'aux yeux des hommes c’est l’apparence qui fait une lady, et que n’importe qui peut devenir une dame, pour peu qu’elle soit jolie, bien habillée et sache parler convenablement. C’est le peintre qui le dit lui-même à Kitty au début du film : « tant que tu ne parles pas, tu es une lady comme les autres ». Kitty a la beauté et, bientôt, les robes d’une lady. Reste le langage et l’attitude, ce qui, bien que difficile, n’est pas impossible avec un peu d’abnégation. Cela donne d’ailleurs lieu à beaucoup de scènes très drôles dans le film, Ray Milland s’évertuant à enseigner les bonnes manières à une Paulette Goddard au fort accent « cockney » des bas quartiers londoniens… Tout y passe, de la manière de servir le thé (« Milk and sugar, Lady Susan ? ») aux différentes façons d’exprimer ses émotions à travers un simple éventail…
Symboliquement, le film montre donc que le monde des apparences n’est finalement que factice, un mensonge qui masque la réalité. La noblesse bien née n’est pas au dessus des autres hommes, et elle n'est pas dévoilée sous un grand jour, les vieux aristocrates se présentant pour courtiser Kitty étant tout sauf désirables…
Quant à Kitty, a-t-elle été réellement transformée ? Il est difficile de connaître le message que le film veut faire passer sur ce sujet, les deux interprétations étant possibles : d’une part, elle reste malgré tout une ancienne « miséreuse », son passé peut toujours refaire surface, et son accent populaire peut réapparaître si elle le désire. La Kitty « duchesse » ne serait donc qu’un masque… Mais d’autre part, Kitty est réellement devenue une lady, et c’est une vie de lady qu’elle finit par mener jusqu’à la fin du film. Elle est donc double, à la fois sauvageonne et duchesse. C’est cependant son côté lady qui prend le dessus, grâce à l’éducation que Sir Hugh lui a donnée. On peut ainsi y voir un message comme quoi la seule chose qui sépare « rustres » et gens biens nés, c’est une (bonne) éducation.

La relation entre les deux personnages principaux est d’ailleurs très intéressante sur un point : pour Hugh Marcy, Kitty n’est que sa création, et malgré sa transformation, il la voit comme ce qu’elle était – une fille de bas étage – et pas comme ce qu’elle est devenue : une lady. Alors que Kitty, elle, se sent redevable à Sir Hugh, pour qui elle éprouve rapidement des sentiments : elle va accéder à ses désirs et lui apporter toute l’aide qu’elle peut lui donner, se « sacrifiant » pour lui, mais elle ne souhaite pour elle-même qu’une seule véritable chose, et ce n’est pas épouser un autre homme...
Plus encore, ce qui fait réfléchir dans ce film et lui donne tout son intérêt, c’est le renversement du rapport créateur / créature. Je m’explique : Kitty / Galatée est la création de Pygmalion / Hugh Marcy. Mais c’est Kitty qui va donner à Hugh la position sociale élevée qu’il convoitait. Lui l’a fait elle, elle l’a fait lui… Soit dit joliment : « you made me what I am, but I made you what you are, and that makes us even !  ». Franchement, rien que pour avoir pensé à ça, il faut voir ce film…

Du côté des acteurs, c’est Paulette Goddard qui tire la couverture à elle dans cette œuvre. Dans un rôle où il est quand même difficile d’être crédible, elle remplit parfaitement sa mission avec sa petite touche comique « goddarienne » habituelle, alternant remarquablement entre l’accent populaire londonien – qu’elle a forcément dû travailler énormément… – et l’attitude d’une lady distinguée. Soit dit en passant, elle prouve une fois encore qu’elle aurait fait une très bonne et impertinente Scarlett dans Autant en emporte le vent, mais Vivien Leigh est passée par là !…
Quant à Ray Milland, sans être extraordinaire, il campe quand même plutôt bien le lord désargenté et sans scrupules qu’est son personnage. On a un peu de mal à s’attacher à lui cependant : ce n’est pas illogique, son personnage étant assez cynique, mais il paraît souvent beaucoup trop détaché, ce qui rend l’amour de Kitty pour lui un peu moins vraisemblable.

Concernant la réalisation et la mise en scène, on a affaire à des décors du XVIIIème siècle et des costumes assez réalistes (même si ça fait très « studio » à certaines moments) et qui servent bien l’intérêt du film et ce qu’il veut montrer : les vêtements d’abord (trop) crasseux de Paulette Goddard puis ses belles robes (encore qu’assez encombrantes, je dois dire !) illustrent bien l’évolution de son statut, et l’extravagance des parures aristocratiques démontrent que l’on est dans un monde de superficialité où tout n’est qu’apparence.


Conclusion

Sans être le meilleur film dans lequel ait joué Paulette Goddard – les films de Chaplin, Les temps modernes et Le Dictateur, étant au-dessus –, Kitty reste l’une de ses plus grandes performances individuelles, si ce n’est la meilleure. La réussite et la crédibilité du film reposaient en grande partie sur elle, et elle a, je pense, relevé le défi avec succès. L’autre grand intérêt du film était son scénario et cette transposition du mythe de Pygmalion : cela donne au final une histoire très intéressante, avec quelques répliques très bien trouvées et chargées de symboles. Un apport important du film est ainsi l’inversion des rôles, le Pygmalion tout puissant se retrouvant dominé par sa Galatée devenue duchesse : oh oui, « he is so far beneath her… » !


NOTE : 7,5/10


lundi 4 août 2014

THE LADY EVE – Un cœur pris au piège




Réalisation : Preston Sturges
Scénario : Preston Sturges
Société de production : Paramount Pictures
Genre : Screwball comedy
Durée : 94 min
Date de sortie : 25 février 1941 (USA)
Casting :
Barbara Stanwyck : Jean Harrington / Lady Eve Sidwich
Henry Fonda : Charles Pike, alias Hopsie
Charles Coburn : "Colonel" Harrington
Eugene Pallette : Horace Pike
William Demarest : Ambrose Murgatroyd, alias Muggsy
Eric Blore : Sir Alfred McGlennan Keith
Melville Cooper : Gerald




L’HISTOIRE

Sur un navire de retour d’Amérique du Sud, Jean Harrington, une aventurière, jette son dévolu sur le riche et naïf Charles Pike, fils d’un roi de la bière. Mais alors qu’elle et son père prévoyaient de le dépouiller, c’est le coup de foudre et le début d’une idylle, qui vole en éclats lorsque Charles apprend que les Harrington sont des escrocs notoires. Le cœur brisé, Jean revient vers lui sous le pseudonyme de Lady Eve Sidwich, l’esprit revanchard…


L’AVIS DU GENERAL YEN

Voilà un film qui ne laisse pas indifférent, et l’écriture de cet article m’a donné des maux de tête tellement The Lady Eve s'est révélé complexe à décortiquer.

Ce film est une « screwball comedy », genre qui, comme le très honorable Fu Manchu l’a expliqué pour Vivacious Lady, fait la part belle aux situations loufoques et se rapproche par moments de la farce. Une screwball est basée sur le non-sens : l’intrigue et/ou les personnages sortent des repères connus et surprennent le spectateur par leur décalage avec la réalité, ce qui déclenche en principe le rire. Tout, du scénario au jeu des acteurs, doit être en symbiose pour que le spectateur entre dans le « délire » du film et accepte la règle du jeu proposée.

Concernant The Lady Eve et après des discussions animées, Fu Manchu et moi-même sommes tombés d'accord sur... notre désaccord. Eh bien oui, j'ai pour ma part totalement adhéré au non-sens du film, rendu absolument jouissif par une intrigue un peu folle et des personnages hauts en couleur.



Les deux visages de Barbara Stanwyck 

Le pari du film est gagnant, et ce d'abord grâce à un scénario original et intelligent : j’adore cette idée de dédoubler le personnage principal (Jean Harrington / Lady Eve), ce qui non seulement divise le film en deux parties bien distinctes, mais permet surtout à Barbara Stanwyck de jouer deux femmes aux profils diamétralement opposés.

La première partie du film met en scène Jean Harrington, une aventurière qui escroque les hommes fortunés, et qui forme avec son père, le « colonel » Harrington et leur domestique Gerald, un trio a priori peu recommandable. Dans la seconde partie, en revanche, Jean se métamorphose en aristocrate britannique et présente une apparence bien respectable sous les traits de la très distinguée Lady Eve Sidwich. Dans les deux cas, son but est de séduire Charles pour se jouer de lui. Mais alors que Jean Harrington, une femme de mauvaise réputation, est fondamentalement une bonne personne, Lady Eve, qui est au contraire une femme de bonne réputation, est une mauvaise personne.

C’est là tout l’intérêt du scénario du film, qui utilise ces deux personnages opposés dans un but précis : pasticher les rapports homme/femme, et en particulier la relation de confiance entre les deux sexes. Charles n’ayant pas eu confiance en Jean, celle-ci, se sentant trahie, se déguise en Lady Eve pour abuser de la confiance du pauvre homme et lui rendre en quelque sorte la pareille. 


Henry Fonda chute deux fois

L’inversion des profils des deux personnages répond donc au parallélisme des deux parties du film, qui se déroulent sur un schéma semblable : la chute de l’Homme à cause de la Femme. Et c’est là que je crie au génie : au lieu de se cantonner à la traditionnelle « guerre des sexes », le réalisateur Preston Sturges a ajouté une couche à son film qui lui permet de sortir des sentiers battus : il en a fait une parodie du mythe d’Adam et Eve.

Annoncée dès le générique (une séquence animée dans laquelle un serpent se dandine entre les lettres du titre), elle est omniprésente et souvent un support du rire. Charles Pike est ainsi un amateur de serpents, alors que Jean en éprouve une sainte horreur. Tel Adam, Charles chute beaucoup dans le film : non seulement métaphoriquement (il perd ses illusions), mais aussi… littéralement ! Sturges s’amuse comme un gosse en combinant premier et second degré : à un élément comique loufoque répond une étude plus fine des caractères. C’est ce qui fait de The Lady Eve un film assez peu évident à cerner du premier abord, ce qui est son principal défaut. J’ai dû le voir deux fois pour réaliser cette critique (toujours un plaisir cela dit). Il fait d’ailleurs partie de ces films que l’on apprécie davantage à mesure qu’on les voit, car un élément qui nous avait échappé la première fois va nous sauter aux yeux la seconde.

Côté distribution, Barbara Stanwyck domine le film, et c’est une habitude chez elle. Elle excelle à incarner l’aventurière Jean, séductrice au grand cœur, et se révèle délicieusement impitoyable sous les traits de Lady Eve, dont la classe n’a d’égale que le cynisme. Son imitation de l’accent anglais, drôle car caricaturale, amplifie le potentiel comique de ses répliques pleines de sous-entendus. Henry Fonda pâtit de la réserve et de la candeur de son personnage. Plus effacé que sa partenaire, il campe le personnage le plus difficile à jouer et à apprécier, car d’une naïveté extrême. Il s’en sort grâce à une grande constance dans l’interprétation de son personnage (ce qui rend son attitude cohérente), et à une capacité étonnante à se rendre adorable chaque fois qu’il pose le regard sur Barbara (ce qui le rend drôle). Mentions spéciales à Charles Coburn en père peu scrupuleux et à William Demarest en « ange-gardien » de Fonda : le premier a une véritable alchimie avec Stanwyck, et le second est indéniablement comique dans ses tentatives pour démasquer Lady Eve. 


Conclusion

Oui, The Lady Eve n’est pas parfait. Il est peu évident d’en cerner toutes les qualités, plus nombreuses qu’il n’y parait au premier coup d’œil, et c’est bien dommage : un film est fait pour être compris par le public auquel il est destiné. Sans cela, comment peut-il pleinement l’apprécier ? Mais The Lady Eve est si riche, si évocateur et drôle – quoiqu’il ne soit pas la screwball la plus hilarante – qu’il a été immédiatement un coup de cœur. C’est aussi par ce film que j’ai découvert la géniale Barbara Stanwyck : oui, décidément, The Lady Eve a bien une place à part.


NOTE : 9/10



dimanche 3 août 2014

THE BEST YEARS OF OUR LIVES - Les Plus Belles Années de Notre Vie


Réalisation : William Wyler
Scénario : Robert E. Sherwood d'après le roman Glory for Me de MacKinlay Kantor
Producteur : Samuel Goldwyn
Société de production : MGM
Musique : Hugo Friedhofer
Genre : Drame
Durée : 172 minutes
Date de sortie : 21 novembre 1946 (USA)
Casting :
Fredric March : Al Stephenson
Dana Andrews : Fred Derry
Harold Russell : Homer Parrish
Myrna Loy : Milly Stephenson
Teresa Wright : Peggy Stephenson
Virginia Mayo : Marie Derry
Cathy O'Donnell : Wilma Cameron
Hoagy Carmichael : Oncle Butch


L’HISTOIRE

En 1945, à la fin de la seconde guerre mondiale, trois soldats démobilisés, le sergent d'infanterie Al Stephenson, le capitaine de l’armée de l’air Fred Derry et le marin Homer Parrish, font connaissance à bord de l'avion qui les ramène à Boone City, leur ville natale. Partagés entre l'impatience de retrouver les leurs et l'appréhension de leurs réactions, ils vont devoir se réadapter à la vie « normale »...


L’AVIS DE FU MANCHU

J’étais un peu sceptique avant de commencer ce film, sa longueur (plus de 2h40 !) me freinant beaucoup. Mais ayant lu de bonnes critiques, je me suis lancé, quitte à le voir en deux fois… Et le moins que l’on puisse dire, c’est que je n’ai pas été déçu, tellement ce film m’a donné exactement ce que je voulais y trouver, et plus encore. The Best Years Of Our Lives est un film magnifique, et je n’ai clairement pas vu le temps passer tellement j’étais absorbé par l’intrigue et l’ambiance du film.



Points forts

The Best Years Of Our Lives est d’abord et avant tout l’histoire d’une époque, et ce film nous donne un témoignage de la vie dans une petite ville des Etats-Unis pendant l’immédiat après-guerre. Le fait que le film ait été tourné juste après la guerre (1946) est très intéressant en lui-même, car ce n’est donc pas un film historique que nous avons là. C’est un film qui avait pour but de montrer aux américains le destin de ces soldats retournant chez eux après la guerre, destin qui devait toucher bon nombre de familles à l’époque. D’ailleurs, The Best Years Of Our Lives n'est pas un mélodrame larmoyant s'apitoyant sur le sort de ces soldats, mais touche plutôt au drame social « contemporain ». 


On retrouve cet appel à « l’universalité » - une histoire qui doit toucher tous les Américains, et le monde entier finalement - dans les trois histoires développées en parallèle. Le film suit trois soldats, provenant des trois corps d’arme composant l’armée américaine : l’armée de l’air, l’armée de terre et la marine. Une manière de réunir tous les soldats, toutes les histoires réelles, et de permettre plus facilement l’identification aux personnages pour le plus grand nombre. 

De même, les trois soldats viennent de trois classes sociales différentes : Al Stephenson (Fredric March), le sergent d'infanterie, appartient à la classe supérieure aisée, et est banquier dans la vie civile. Homer Parrish (Harold Russell), le marin, vient de la classe moyenne supérieure, sa famille possède une maison de banlieue très américaine. Enfin le troisième homme, Fred Derry (Dana Andrews), est issu de la classe populaire et travaillait comme vendeur de glaces dans un magasin avant la guerre. Il est d’ailleurs très intéressant de remarquer que dans l’armée, les distinctions sociales s’effaçaient pour faire place à une autre hiérarchie : c’est ainsi le capitaine Fred Perry, l’homme le moins bien loti dans la vie civile, qui avait préséance devant le sergent Al Stephenson. C’est très intelligemment fait, car outre de pointer l’armée comme facteur de réunion et de promotion par le mérite, cela montre que les positions sociales ne reflètent pas forcément la valeur de chacun. D’ailleurs, les trois hommes vont sympathiser facilement à bord de l’avion qui les ramène chez eux.

On aborde alors un moment que j’ai trouvé remarquablement réalisé dans ce début de film, c’est le retour successif des trois soldats dans leurs foyers respectifs. Je trouve vraiment l’idée très intéressante : tous les trois prennent un même taxi (il y a sûrement beaucoup de symbolique là aussi, mais je ne vais pas trop m’étendre) et sont déposés un par un chez eux. Chaque fois, on a l’attente combinée à l’appréhension, chacun étant inquiet de ce qu’il va trouver chez lui, mais soutenu et encouragé par les autres. J’y vois une vraie symbolique, comme un défilé de destins : c’est le marin, le moins haut gradé, qui est déposé en premier, celui qui a le plus à craindre (il est amputé des mains, mais j’y reviendrai), ayant laissé une fiancée aimante et qui craint d’être repoussé, d’être regardé en horreur. Puis c’est au tour du sergent, qui n’a pas vu sa femme et ses enfants depuis des années, et qui se demande ce qu’il va retrouver. Enfin c’est au tour du meilleur des soldats, du héros de guerre, qui rentre dans la pauvre maison désordonnée de ses parents, prêt à retrouver sa femme qu’il n’a connu que quelque temps, l’ayant épousée juste avant de partir au front. 
Je ne veux pas trop révéler l’intrigue, mais il est déjà très intéressant de suivre ces trois destins, aux chemins séparés mais imbriqués, dans les méandres de leur vie familiale, professionnelle et sentimentale d’après-guerre. La force émotionnelle de leurs histoires ne peut que nous toucher, et la symbolique omniprésente et très étudiée est vraiment passionnante (la scène où Dana Andrews se retrouve dans un cimetière d’avions vers la fin du film, lui l’ancien as de l’aviation, est particulièrement puissante et évocatrice).

Passons aux acteurs, maintenant, tous excellents dans leurs rôles, aucun ne volant la vedette à l’autre : en fait, c’est à chacun de nous de « choisir » et  nous identifier au personnage, à l’histoire qui nous parle le plus. 
Fredric March est très crédible dans son rôle de père de famille et de mari qui essaye de se réhabituer à sa vie civile, et souvent assez drôle (il simule très bien l’ivresse et les lendemains de beuverie, dirons-nous…). On voit l’influence de la guerre sur lui, ses habitudes sont chamboulées (il lui est difficile de se réhabituer à dormir dans son lit, par exemple), et l’approche de son métier en est modifiée quand il doit décider s’il doit octroyer ou non un prêt à un ancien soldat. Sa complicité et son alchimie avec Myrna Loy, qui joue sa femme Milly, est frappante. Celle-ci est d’ailleurs parfaite dans son rôle de femme aimante, son jeu est toujours très juste, sans excès ou larmoiement excessif.
Le cas d’Homer Parrish a un intérêt particulier, car Harold Russell n’était pas un acteur professionnel, et son jeu est très subtil et ne suscite pas l'apitoiement. Il était réellement amputé des mains, chose que l’on découvre tout en douceur dans ce film, dans une très belle scène, très émouvante mais tout en retenue. Sa compagne Wilma est parfaitement interprétée par la douce Cathy O'Donnell, qu’il n’est pas trop difficile de trouver absolument adorable.
Le capitaine Fred Derry est joué par Dana Andrews, que j’ai toujours trouvé excellent dans ses films, et celui-là ne déroge pas à la règle. C’est d’ailleurs son histoire que j’ai trouvé la plus captivante, car c’est lui, à qui la guerre a, d’une certaine manière, le plus souri (capitaine, héros de guerre), qui va subir le plus durement le retour à la vie civile et le déclassement qu'il implique. Virginia Mayo interprète sa femme Marie, qu'il a épousée peu avant de partir au front.
Enfin, coup de coeur personnel pour Teresa Wright, qui complète le panorama de caractères très riches de ce film avec le rôle de Peggy Stephenson, la fille d’Al. Jeune femme de caractère, forte de ses convictions mais aussi profondément humaine et extrêmement attachante, elle va avoir un rôle déterminant dans l’intrigue romantique d’un de nos héros...
J’ai aussi bien aimé le personnage d’Hoagy Carmichael - pianiste de profession - qui joue l’oncle d’Homer Parrish, toujours de bon conseil et dont le bar va servir aux réunions des trois amis.

Question réalisation, j’ai trouvé très bien construites certaines séquences : je pense à cette scène du petit-déjeuner dans la cuisine de la famille Stephenson, aux très longs plans fixes et où les personnages entrent, parlent et sortent sans aucune coupure ou presque. Cela permet de donner l’impression que l’on assiste à une vraie scène de la vie quotidienne d’une famille que William Wyler a juste « capturée ». Même chose lors de plusieurs moments importants dans le film, où cette fois la caméra, toujours en plan fixe (c’était assez courant chez Wyler apparemment) réussit à capter deux scènes en une, au premier plan et à l’arrière-plan. Wyler utilise cette technique au moins deux fois dans le film, lors d’une scène où Dana Andrews est au téléphone à l’arrière-plan, et lors de la scène finale. Il y a d’ailleurs un certain écho entre ces deux scènes qui n’est peut-être pas dû au hasard. Il pourrait y avoir une symbolique dans la distance entre Andrews et son interlocuteur, qui évolue de manière flagrante entre ces deux scènes, et si c'était vraiment l'intention de Wyler de relier les deux scènes entre elles, je trouve ça… génial, si si, n’ayons pas peur des mots !

Après avoir évoqué toutes les caractéristiques du film, il y en a une que je n’ai pas évoquée et qui m’a marquée, moi amateur de symboles, c’est la signification du titre, The Best Years Of Our Lives : « les plus belles années de notre vie ». Car c’est finalement le personnage de Marie Derry (Virginia Mayo), la femme de Fred, qui prononce la fameuse phrase : « I gave up the best years of my life », faisant référence aux sacrifices qu’elle dit avoir fait depuis le retour de Fred à la maison, les plus belles années de sa vie étant donc les années d'absence de Fred : les années de guerre. Ce qui est d’autant plus intéressant, et montre que le titre renvoie pour chaque personnage à une notion différente. Cela rappelle aussi que les années passées à la guerre sont pour les trois héros des années « perdues », où les autres ont continué à vivre et qu’ils ont pu apprécier. Alors que pour les trois soldats revenant du front, les plus belles années de leurs vies sont probablement encore à venir, c’est même leur futur immédiat (c’est mon interprétation, mais le message du film, vu son déroulement, me semble fondamentalement positif).


Points faibles

Vu que je vais mettre la note maximale à ce film (mais si !) et que je l'ai vraiment aimé de bout en bout, je vais faire une exception à la règle et ne pas mettre de point faible. Il est de toute façon tout à fait possible d'être moins touché par le film et concerné par les thèmes abordés…


Conclusion

The Best Years Of Our Lives est vraiment l’un des tous meilleurs films « classiques » que j’ai vus. A l’heure actuelle, seul Leave Her To Heaven (Péché Mortel) avec Gene Tierney m’a fait plus d’effet. C’est cela dont je parlais pour Mr. Smith Goes To Washington, et qui prend ici encore plus d’importance : lorsque le film vient de se terminer, on a une sensation de perfection. En fait, c’est un de ces cas où le film a comblé toutes nos espérances, et mieux encore : il les a dépassées.


NOTE : 10/10